Depuis octobre 2023 et l’intensification de la guerre coloniale du gouvernement israélien à Gaza, les artistes palestiniennes et palestiniens en exil ne peuvent plus parler que des leurs. Peindre pour témoigner, dessiner pour préserver ce qu’il reste d’humanité : leurs œuvres, plus urgentes et intimes que jamais, résistent autant qu’elles le peuvent.
Traces de Gaza, voix de l’exil
Juché sur une chaise à roulettes, une tasse de café collée à sa main droite, l’artiste palestinien Ismail Matar scrute une toile adossée à une armoire métallique. Il songe encore à y ajouter quelque chose, peut-être des visages… Le tableau s’inspire d’une photo prise en octobre 2023 par le reporter Ali Jadallah. Il dépeint une jeune femme en pleurs qui s’éloigne de ruines laissées par des frappes israéliennes sur un quartier de Sheikh Radwan, dans le nord de la bande de Gaza. Contre son torse, elle sert une petite fille. « Sur mes toiles, je dépose ce qui m’affecte de manière plutôt spontanée, constate le peintre de 27 ans. Depuis le début du génocide, évidemment, toute image qui sort de Gaza me touche. Si j’ai peint celle-ci, c’est probablement que je n’étais pas assez fort pour la supporter. » A l’arrière-plan, il a inscrit « Enfants des rêves, enfants dans l’obscurité » en calligraphie arabe. « Les plus petits endurent aussi l’insupportable : les bombes, la pénurie d’eau, le froid des tentes, la destruction de leurs écoles… Ils sont piégés dans une obscure réalité, soupire le jeune artiste. Je crois qu’ils ne peuvent plus rêver que de survivre. »
Ismail Matar est né et a grandi dans le camp de réfugiés de Khan Younès, à Gaza. C’est sur une invitation du Théâtre national de Suède qu’il quitte l’enclave palestinienne en juin 2022, avant de rejoindre Bruxelles un an plus tard. Après plusieurs mois de galère en rue, il découvre l’Asbl Globe Aroma et renoue avec son art. A deux pavés de la place Sainte-Catherine, cachée dans une ancienne usine de teinture de jeans, cette association offre un accès à un atelier, à des outils, à des formations ainsi qu’à un réseau professionnel aux artistes confirmé·es ou amateur·rices primo-arrivant·es. Un atelier qui sert de point d’ancrage à Ismail et lui permet de nouvelles collaborations.
Parmi celles-ci, une fresque murale aux abords du campus de la VUB réalisée l’an dernier avec l’artiste palestinien Hussein Shamia et le belge Kiwi. Elle montre le visage d’un bébé aux couleurs de la Palestine. « Mon nom est Ahmed Al Najjar. Je ne suis pas qu’un nombre. J’ai été décapité à Rafah », peut-on lire au-dessus du sourire de l’enfant. « Les peintures murales sont capables d’établir une réelle interaction entre les passant·es – qui partagent une émotion ou une opinion – et le peuple palestinien, apprécie le jeune homme qui a coloré son premier mur à l’âge de huit ans. Mon art sera toujours en connexion avec la Palestine. Je ne peux pas faire autrement. Je suis Palestinien, j’ai grandi dans un camp de réfugiés, donc si je parle de la vie, de la liberté ou de ma maison, ça résonnera toujours d’une façon particulière. »
Depuis la Belgique, Ismail se débat entre ce besoin vital de parler des sien·nes et des limites de l’art face à la détermination du gouvernement israélien à raser et occuper durablement la bande de Gaza. « Je réalise désormais à quel point notre monde est faible, lance-t-il, les yeux au fond de sa tasse. Depuis le début, chacun sait ce qui se déroule en Palestine et personne n’est capable d’arrêter Benyamin Netanyahu. Personne ne l’empêche de nous tuer. Si des photos et vidéos ne peuvent arrêter ce génocide, comment mes œuvres le pourraient-elles ? Peut-être qu’elles auront un impact plus tard, sur le long terme, mais l’urgence aujourd’hui est d’arrêter le massacre. »
Résistance intime
« Perte de sens », « incompréhension totale », « désillusion » : l’anthropologue française Marion Slitine, spécialiste de l’art contemporain palestinien, recueille également le découragement de certain·es artistes qu’elle voit débarquer sur le sol français. Le comité Ma’an, qu’elle a cocréé avec des confrères et consœurs, s’active depuis bientôt deux ans pour sauver des artistes bloqué·es dans la bande de Gaza, notamment via le programme national Pause. Portée depuis 2017 par le Collège de France, soutenue par des financements publics, cette initiative vise à accueillir en urgence des artistes et scientifiques empêché·es de poursuivre librement leur travail dans leur pays d’origine.1

« C’est une mise à l’abri temporaire pour permettre aux artistes d’échapper à la mort, de préserver leurs voix qui sont délibérément ciblées dans le cadre d’un culturicide, pierre angulaire du génocide en cours », explique Marion Slitine. En attribuant des « visas talent », ce programme évite aux bénéficiaires le statut de réfugié qui les empêcherait de retourner au pays. L’anthropologue insiste sur l’aspect temporaire de l’accueil. « Ma’an refuse de contribuer à la fuite des cerveaux et au nettoyage ethnique orchestrés par Israël. Notre objectif est d’offrir des conditions de vie et de travail dignes aux artistes et à leurs proches durant un an (renouvelable une fois). De leur permettre de se reconstruire, avant de bâtir la Palestine de demain. »
Le coût de ces résidences artistiques est pris en charge à 60 % par Pause, et à 40 % par des structures culturelles qui portent la candidature d’une ou un artiste. Des structures elles-mêmes soutenues par une récolte de fonds de Ma’an et l’engagement de ses bénévoles qui supportent les artistes au quotidien (ouverture d’un compte en banque, création d’un portfolio, inscription des enfants à l’école, etc.).
Ce financement officiel est, selon la chercheuse française, la seule manière pour ces artistes de se trouver sur les listes d’évacuation du consulat général de France à Jérusalem, en négociation directe avec les autorités israéliennes. Jusqu’à présent, les efforts de ce comité ont permis la mise en place de trente résidences artistiques : vingt via le programme Pause, dix autres grâce à des visas étudiants, en partenariat avec des structures culturelles et académiques. Une dizaine de ces « lauréates » et « lauréats » attendent encore d’être évacué·es.
Bayan Abu Nahla, elle, a pu rejoindre Marseille début 2024. Née en 2001, cette jeune artiste a passé son enfance dans le camp de réfugiés de Yibna, dans le sud de la bande côtière. Profondément marquée par les guerres qui se succèdent depuis sa naissance, elle consigne au quotidien sa propre existence et celle de ses proches à travers des dessins à l’encre et à l’aquarelle. Une voiture qui plie sous le poids des valises, un homme qui poursuit un colis alimentaire à la nage, une respiration sur la plage, ou les funérailles d’un journaliste : des traces de vies menacées par l’oubli. « Beaucoup ont disparu dans le bombardement de ma maison, mais depuis toute petite, je remplis des carnets, confie-t-elle. J’en ai toujours un avec moi, même durant mon évacuation. Bien qu’à ce moment-là, je n’imaginais plus que mes dessins aideraient ou s’adresseraient à qui que ce soit. Je ne pensais pas m’en sortir vivante, donc je dessinais de manière plus personnelle, pour me rappeler que je pouvais encore bouger. »
« L’exil me pousse à garder Gaza vivante dans mes œuvres, à la faire exister dans des lieux où elle est souvent ignorée ou mal comprise »
— Maha Al-Daya, artiste palestinienne
Créer pour exister, créer pour résister. Récemment arrivée à Paris, l’artiste Maha Al-Daya, décrit, elle aussi, son art comme « un acte de présence », « une manière d’exister malgré l’effondrement ». A travers son travail, elle montre qu’il y a encore des voix, des regards et de la dignité au-delà des ruines.
Qu’il provienne de Palestine ou de l’exil, Marion Slitine observe que l’esprit de « résistance » historiquement associé à l’art palestinien évolue au gré des guerres et des formes d’oppression.
« Les artistes contemporains redéfinissent cette notion de résistance, en allant à l’encontre de sa romantisation, constate-t-elle. Elles et ils ne se font plus les porte-voix des discours nationalistes des factions politiques comme dans les années 1970. Il s’agit aujourd’hui d’une résistance beaucoup plus intime et existentielle. S’il reste une revendication claire, c’est celle du respect de leurs droits de base en tant qu’êtres humains : de justice et de liberté. »
Loin du pays
Dans son dernier projet, « The Path of Pain » (« Le chemin de la souffrance »), Maha Al-Daya explore l’identité, la résistance et le déplacement de son peuple en brodant les cartes d’évacuation larguées par les forces israéliennes au-dessus de Gaza. « L’exil traverse mon travail comme un fil invisible et tendu, dit-elle. Ce n’est pas un thème que j’ai choisi, c’est plutôt une condition qui m’habite. » La distance transforme tout. « Elle rend la création plus douloureuse, mais aussi plus urgente. Etre loin de Gaza, c’est vivre avec une déchirure permanente. Celle de ne pouvoir toucher ni sa terre ni sa maison ni ses proches. »
De cette séparation naît parfois une culpabilité injustifiée, mais tenace. Bayan Abu Nahla évoque ainsi la « culpabilité du survivant » : « Je suis en sécurité, mais je ne pense pas pouvoir être heureuse tant que toutes les Palestiniennes et Palestiniens ne le seront pas aussi. » Ismail Matar, lui, partage à maintes reprises son souhait de « rentrer pour aider ». « Tous ces artistes sont toujours à Gaza, témoigne Marion Slitine. Leur art porte ce lien indéfectible à leur terre où ils veulent tous rentrer. Il y a une profonde envie de participer à la reconstruction collective, de créer des écoles d’art, de théâtre, de cinéma… Notamment chez celles et ceux qui sont partis avant le début du génocide. »

En attendant ce retour, depuis la capitale française, Maha Al-Daya trace, coud, fixe des repères. Ses broderies sont une tentative de ré-ancrage dans la réalité. « Les fils que je tends sur la toile sont ceux de mon histoire, de mon déracinement. Broder ces cartes me permet de dire que je suis ici en France, mais aussi là-bas, en Palestine, confie-t-elle. L’exil me pousse à garder Gaza vivante dans mes œuvres, à la faire exister dans des lieux où elle est souvent ignorée ou mal comprise. Il m’oblige à parler plus fort, à expliquer et traduire ce que tant essaient d’effacer. Etre ici m’oblige à construire des liens entre les mondes, à continuer à créer malgré tout. »
Gaza à travers le monde
Dans l’atelier bruxellois de Globe Aroma, juste à côté des œuvres d’Ismail Matar, sont fixées celles de Hamada Elkept. Trentenaire originaire de Gaza, il revient tout juste de Padoue, en Italie, où se tenait un pavillon de la Biennale de Gaza. Cette exposition réunit une cinquantaine d’artistes gazaoui·es – dont certain·es vivent encore sous le siège israélien – dans différentes galeries à travers le monde. Avec un message clair : aucune opération militaire, aucun mécanisme de domination, ne pourra jamais les empêcher de créer.
« Il fallait montrer au reste du monde que nos consœurs et confrères, même sous les tirs, même dans des conditions indescriptibles, continuent de créer », explique Hamada. Plus encore, avec l’aide des diasporas, ces artistes parviennent aujourd’hui à diffuser leurs créations à l’international. Celles-ci sont ramenées par les rares convois humanitaires autorisés à pénétrer dans l’enclave, prennent des formes digitales, ou sont reconstituées à distance. « Chaque artiste a été libre de proposer l’art qu’il entend, tant sur le fond que sur la forme, avec la limite des moyens dont chacun et chacune dispose en ce moment évidemment. Parfois, ce ne sont que des mots ou une voix, précise l’artiste. Puisque cette guerre brise les règles de l’humanité, cette exposition a brisé les codes habituels de l’art. Aucune œuvre n’est trop crue ou trop politique. Elles sont toutes acceptées par les initiateur·rices du projet. »
Des initiateur·rices qui espèrent que cette biennale permettra « d’interpeller le monde artistique face au poids du génocide » et de « placer l’art au cœur d’un éveil mondial ». Car si l’art ne peut à lui seul sauver le peuple palestinien, il peut générer de l’espoir, nourrir la résistance, fournir de la force pour affronter les aspects les plus obscurs de notre humanité, et appeler celle-ci à se redresser. — Vincent de Lannoy
- Il n’existe pas d’initiative similaire en Belgique. Contactées par Imagine, les Affaires étrangères précisent « ne faire aucune distinction basée sur les métiers des personnes dans le soutien qui peut être apporté ». Elles ne peuvent donner aucun « détail supplémentaire concernant les identités des personnes évacuées par la Belgique ».
- Dans le cadre de cet article, nombre d’artistes se sont dits prêtes et prêts à témoigner. Par manque de place, nous n’avons pas pu recueillir tous leurs témoignages. Voici toutefois leurs noms et comptes Instagram si vous souhaitez vous intéresser à leur travail : May Murad (@artist.may.murad), Hussein Shamia (@husseinshamia), Mohammed Al Hawajri (@hawajriart)