Dans l’hypercentre de Bruxelles, l’église du Béguinage est un haut lieu de lutte pour la justice , surtout connu pour son combat en faveur de la régularisation des personnes sans-papiers. Un combat porté par un octogénaire discret qui a fait de cette paroisse le siège social des plus vulnérables. Portrait d’un prêtre qui garde espoir envers et contre tout, la dignité humaine chevillée au corps.
Daniel Alliët, un géant d’humanité
5 décembre 2025, veille de Saint-Nicolas, sur les coups de 18h. A deux pas du marché de Noël de Bruxelles, quelques dizaines de personnes se rassemblent sur le parvis de l’église du Béguinage, déposant au passage des sacs remplis de peluches au pied d’une géante de plus de trois mètres. « C’est la géante de la dignité des personnes sans titre de séjour légal », glisse Daniel Alliët, prêtre de la paroisse, engagé pour la justice sociale depuis plusieurs décennies. Dans les mains de cette statue à l’image de Sabine Amiyeme, Camerounaise sans-papiers reconnue réfugiée suite à une forte mobilisation, une pancarte énonce : « Pas d’enfants dans la rue. Point. »
Devant les lourdes portes rouges de l’église, les prises de parole s’enchaînent pour dénoncer une loi votée le 1er août 2025, qui interdit l’accueil et l’hébergement des personnes en procédure d’asile ayant déjà un statut de réfugié ou de protection dans un autre pays européen. Inacceptable et indigne, jugent plusieurs organisations (le Ciré, Amnesty International Belgique, la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, le CNCD-11.11.11, la Ligue des familles, le Samusocial et Vluchtelingenwerk Vlaanderen) : « Le gouvernement Arizona s’enorgueillit régulièrement, par la voix de sa ministre à l’Asile et la Migration, de mener la politique migratoire la plus dure de l’histoire du pays. Une de ses conséquences directes est que des familles, des enfants, dorment depuis des mois à la rue. »
Le 2 octobre dernier, dans l’urgence, un accueil pour ces familles était ainsi mis sur pied au Béguinage. Un signal de mauvais augure : dans le milieu associatif bruxellois, il se dit que quand les portes de l’église s’ouvrent, c’est qu’une crise éclate. Dans la foulée, une collecte était organisée pour répondre à des besoins fondamentaux : gigoteuses pour bébés, vêtements chauds pour l’hiver, biberons, veilleuses, doudous, matériel d’hygiène et de soins, papier toilette, thermos, vaisselle réutilisable… « Quand Daniel a appris que des familles, des enfants, dormaient à la rue et que le réseau était saturé, il a immédiatement proposé de les accueillir dans l’église », raconte Mehdi Kassou, directeur de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Un acte politique, dit-il : « Il s’agit certes d’aider son prochain mais c’est surtout une façon de rappeler le politique à sa responsabilité. Et ce n’est jamais fait au nom de la charité chrétienne ou d’un devoir religieux. C’est l’expression de son humanité la plus pure. »
Discrètement pelotonné contre la géante de la dignité, Daniel Alliët parle d’une pente glissante. L’époque où la société civile rassemblait contre l’enfermement des enfants en centres fermés lui semble lointaine. « On disait alors « on n’enferme pas un enfant, point ». Aujourd’hui, ce qu’on doit dire est encore plus grave !, vitupère-t-il. La Belgique a signé la Convention relative aux droits des enfants. Et on jette des enfants dans la rue ?! »
La foi des bâtisseurs de cathédrales
Né en 1944 près d’Ypres, Daniel Alliët grandit dans une ferme du Westhoek, entouré d’une fratrie de neuf enfants. Il n’a aucun souvenir de son père, décédé quand il avait huit mois. Sa mère, en revanche, reste une source d’inspiration. Il garde d’elle l’image d’une femme courageuse, qui lui a inculqué la nécessité de ne pas baisser les bras, même quand l’espoir s’amincit. « Elle m’a appris qu’un combat se mène sur le long terme. Sinon, on ne se bat que pour soi-même, pour les apparences, revendique-t-il. Si ça va bien, il faut continuer. Si ça ne va pas bien, il faut certainement continuer ! Pour cela, il faut avoir la foi et la patience des bâtisseurs de cathédrales. »
Dans sa jeunesse, il est envoyé au Grand Séminaire de Bruges, passe un examen d’entrée en ingénierie civile à Louvain – « je n’étais pas sûr que la théologie me conviendrait » –, où il étudie finalement la philosophie et la théologie. Il devient ensuite professeur de théologie, puis dirige Caritas Flandre occidentale. Un poste qu’il accepte à la faveur d’un « deal » avec sa hiérarchie. « Jusqu’à mes quarante ans, je vais là où vous avez besoin de moi. Après, je veux pouvoir faire ce que je veux. Et ce que je voulais, c’était aller là où sont les plus pauvres, travailler avec eux. » Il envisage de partir dans « le quart monde » comme un de ses frères, missionnaire au Salvador, mais se ravise. « Travailler ici est tout aussi important : c’est en Europe que se prennent les décisions qui appauvrissent le monde. »
Saint-Jean-Baptiste au Béguinage se prête plutôt bien à ses aspirations : c’est une paroisse de quartier populaire, porteuse de l’héritage des béguines, « des libres-penseuses, les premières féministes et syndicalistes ! ». L’endroit parfait pour en faire « ce que chaque église devrait être » : un lieu de lutte pour la justice sociale et la dignité humaine, plutôt qu’un lieu au service de la liturgie. « L’Eglise a longtemps fait passer ses intérêts en premier, c’est inacceptable ! Moi, je veux me battre pour des gens, pas pour des pierres », illustre Daniel Alliët.
La dernière des portes
Quand l’abbé s’installe dans la capitale, en 1985, l’Etat belge ferme les canaux de migration économique qu’il avait ouverts dans les années soixante. Pendant plusieurs années, le nombre de personnes en séjour irrégulier gonfle ainsi sans trop susciter d’attention. Et puis, le 22 septembre 1998, Semira Adamu meurt dans l’avion la rapatriant au Togo, étouffée par les gendarmes qui l’escortent. Un mois plus tard, des personnes sans-papiers lancent une occupation au Béguinage pour réclamer leur régularisation. Elle prend brutalement fin le 25 novembre 2000, quand un incendie accidentel détruit son toit, rendant l’édifice inhabitable. « Il y avait eu quelques occupations auparavant : des Chiliens, des Tziganes, des femmes sans-abri mais jamais rien de cette ampleur », ponctue Daniel Alliët, qui a connu au total cinq occupations, étalées sur six ans et demi, dont certaines se sont doublées de grèves de la faim. Leur gestion a impliqué des défis multiples : humains, logistiques, interconfessionnels, interethniques. Face au froid et au manque d’infrastructures, il a parfois sollicité les autorités pour trouver des lieux alternatifs d’accueil, tout en soutenant invariablement la cause des occupant·es. Sans toujours demander l’aval de sa hiérarchie – qui lui a laissé carte blanche –, il assume pleinement : « La désobéissance sociale ou civile, ça ne se demande pas. Ça se fait. »
Des quelques églises qui se sont mobilisées pour les sans-papiers dans les années 2000, entre les deux campagnes de régularisation de 1999 et 2009, celle du Béguinage est la seule à le faire encore aujourd’hui. Ce qui fait de Daniel Alliët un incontournable en la matière. « Tout acteur qui s’implique dans ce combat le rencontre à un moment ou un autre, témoigne Sotieta Ngo, directrice du Ciré, qui souligne le rôle central qu’ont joué les églises pour les personnes sans-papiers « mais ces dix dernières années, il n’y a que celle du Béguinage qui a ouvert sa porte dans un rôle social. » Spécialisée en droit des étrangers, impliquée comme avocate dans plusieurs occupations, Selma Benkhelifa abonde : « Etre du côté des pauvres, comme Daniel, c’est quelque chose qu’on ne retrouve plus beaucoup chez les prêtres. Pourtant, on peut quand même se dire que c’est ce qu’aurait fait Jésus… »
Son église est ainsi la seule à être investie en 2013-2014 par environ quatre cents Afghan·es, réclamant entre autres une suspension générale des expulsions vers leur pays. « Quand tout le monde s’en fout et ferme ses portes, c’est toujours lui qui accueille, même s’il dit chaque fois avec son ton un peu bourru « c’est la dernière fois ! »», décrit l’avocate. A l’époque, l’abbé entraîne derrière lui la communauté catholique, solidaire de l’action politique du collectif. Parmi les actions organisées, il y a deux grandes marches : une vers Mons, une vers Gand. En Flandre, Monseigneur Léonard, archevêque du diocèse de Malines-Bruxelles, marche en tête du cortège. « On n’a jamais su qui l’avait contacté mais je crois que Daniel n’y est pas étranger », glisse encore Selma Benkhelifa, selon qui la personnalité du curé est aussi à l’origine du bouillonnement qui régnait dans la paroisse. « En les accueillant, il a favorisé une effervescence politique qui n’est pas possible quand chacun est dans son coin, sa précarité, son isolement. » Tarik Chaoui, ex-porte-parole de l’Union des Sans-Papiers pour la Régularisation (USPR), un des leaders d’une autre occupation en 2021-2022, abonde : « Grâce à cette période et ce qui s’est passé là-bas, j’ai une autre vie aujourd’hui. Notre but, c’était de récupérer notre dignité. Et c’est ce qui s’est passé. Le Béguinage, c’est là où on a pu trouver notre liberté. »
En 2021, Daniel Alliët n’était pourtant pas favorable à une nouvelle action politique en pleine pandémie. Mais le 31 janvier de cette année-là, les sans-papiers insistent, plaidant être les oublié·es du confinement. Le curé demande aux occupant·es de se scinder en plusieurs groupes pour limiter le risque sanitaire.
« Rendre visible notre situation était une question de survie, raconte Tarik Chaoui, comme si c’était hier. Je me tenais devant cette belle église et je me suis dit « tu vas y rester entre six mois et un an ». » Il visait juste : cette occupation, qui fera brièvement vaciller la coalition Vivaldi au fédéral, se terminera le 20 février 2022. Lui sera régularisé un an plus tard. « Quand un collectif entreprend une telle action, ce n’est pas pour se loger. D’ailleurs, la majorité d’entre nous avait un logement. Ce sont des occupations politiques, des mouvements qui se construisent avec des dossiers à préparer, des rencontres à organiser. »
Pendant plusieurs mois, l’église devient le centre névralgique de négociations pour l’établissement de critères clairs de régularisation (lire Imagine 144). Le directeur de l’Office des Etrangers et le secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration (Sammy Mahdi, CD&V) viennent parlementer, en pleine grève de la faim.

« J’ai vu un homme tiraillé entre le risque de voir des gens prêts à mourir dans son église pour des papiers et la nécessité de mener cette bataille politique pour la régularisation, notamment en tant que négociateur face à Sammy Mahdi qui, en tant que membre CD&V [parti chrétien flamand] pouvait difficilement discréditer la parole d’un homme d’église, contrairement à la nôtre, celle des militants. Malheureusement, ça n’a pas été le cas », se souvient Mehdi Kassou. « Ce n’est que quand le père Daniel rentrait que tout le monde se taisait. Il y avait un grand respect pour lui, complète Tarik Chaoui, décrivant une personnalité transparente et honnête dans une église aux odeurs de justice et de solidarité. Ce qui m’a le plus marqué, c’était sa façon de parler de nous, son regard qui disait « je suis là avec vous ». Et quand il a autorisé la prière dans l’église pendant le ramadan ! J’aimerais qu’un jour, la société civile réfléchisse à une manière de l’honorer tant qu’il est encore là. » Depuis, les deux anciens compagnons de lutte boivent un café ensemble chaque mois. Une nécessité pour ce travailleur de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, qui voit dans cette église « le lieu le plus marquant de l’histoire et de la lutte sociale à Bruxelles, si pas en Belgique ». « Je suis sûr et certain que l’histoire va se répéter et qu’un jour, on lira dans les médias que des sans-papiers y sont à nouveau. »
Une église sociale
Au fil des occupations, le prêtre s’est imposé comme une personne de confiance, un intermédiaire entre des acteur·rices aux intérêts divergents. « Il essaie toujours de construire le dialogue, d’œuvrer pour le bien commun et d’apaiser les esprits, de ne pas jeter de l’huile sur le feu. C’est une posture assez atypique dans le combat pour les sans-papiers, où il y a beaucoup de désespoir, dessine Sotieta Ngo. Et surtout, il ne se démonte pas. Il reste là, malgré les échecs. » Le tout avec humilité, sans esbroufe. « Daniel aurait pu gravir les échelons, être dans les grands discours, mais non. Il est concret, ancré dans le réel. Et il met ses combats en avant, beaucoup plus que lui-même. Or, il est central ! Beaucoup de choses ne se seraient pas passées sans lui. Le nombre de personnes qu’il a aidées doit être très important », avance Selma Benkhelifa. Dans le cloître, en saluant une petite fille qui vit dans l’église, le prêtre sourit. « Dans certains magasins de Molenbeek, j’ai des réductions parce que j’ai permis à des gens d’avoir des papiers ! »
« L’Eglise a longtemps fait passer ses intérêts en premier. C’est inacceptable ! Moi, je veux me battre pour des gens, pas pour des pierres ! » — Daniel Alliët, prêtre engagé pour la justice sociale à Saint-Jean-Baptiste au Béguinage.
Quelques instants plus tard, il entreprend un tour complet de l’église et de toutes ses installations – la chapelle de la règle d’or (« traite les autres comme tu voudrais être traité toi-même ») ; le coin des sans-papiers et celui de Sabine la géante ; le « noyé inconnu », un cercueil représentant tous·tes les migrant·es mort·es en mer ; une exposition sur l’esclavage moderne ; la sacristie (« un endroit de silence pour réfléchir à ce qu’on voit dans cette église »). Les mains dans le dos, il liste toutes les luttes qui l’animent, sans les hiérarchiser : son quotidien partagé avec des personnes dénuées d’abri et/ou de papier à son domicile molenbeekois, son implication auprès de personnes âgées… Les thématiques autour desquelles gravite la House of Compassion, nom de l’église depuis cinq ans, témoignent de cette diversité d’engagements : pauvreté et inégalités socio-économiques ; migration, avec une attention particulière aux réfugiés et aux personnes sans-papiers ; racisme et discriminations ; climat et biodiversité. « Chaque ville devrait avoir une église épiscopale et une église sociale, avec la compassion pour objet. Une église qui n’existe pas pour la liturgie », tonne-t-il.
Soudain, une voix, à l’accueil de la House of Compassion, l’interpelle. « Daniel, on doit faire quoi à 17h ? ». Il se dirige vers la sortie, agrippe le guidon de son vélo et dit, désignant du menton les familles à l’abri de l’enceinte de pierre : « On ferme l’église. C’est leur maison. » A l’heure d’écrire ces lignes, un couple et leurs trois enfants de moins de dix ans logent sous une tente à côté de l’autel, petit radiateur électrique à l’appui, dans l’attente d’une place dans une structure d’hébergement d’urgence. — Sarah Freres
À découvrir aussi
Les crises négligées : « Le choix d’agir nous appartient »
Violences armées en RDC L’est de la RDC est en proie à des conflits depuis trois décennies. En 2025, la situation s’est encore aggravée avec des combats intenses entre l’armée congolaise (FARDC), l’Alliance Fleuve Congo (AFC)/M23 et leurs alliés. Par ailleurs, les lignes de front se sont rapprochées des zones d’opération de MSF dans le … Les crises négligées : « Le choix d’agir nous appartient »