Les violences au cœur des inégalités de vie

Dédié aux victimes des violences, l’essai Leçons de ténèbres de l’anthropologue et médecin Didier Fassin éclaire les traumas du monde sous un jour nouveau. Des mythes exploités par l’extrême droite aux violences policières, du génocide en cours à Gaza à la situation politique aux Etats-Unis, la question des inégalités de vie relie en filigrane les travaux de l’un des plus éminents chercheurs en sciences sociales. Entretien.


Omniprésente dans les médias, la littérature, le cinéma ou la philosophie, la question de la violence a été paradoxalement laissée en friche par les sciences humaines au 20e siècle. En lui consacrant cette année une série de cours au Collège de France dont est issu un nouvel essai, Didier Fassin tisse un fil conducteur fascinant entre les formes de violences qui habitent le monde. Dans ce labyrinthe aux ressorts multiples – historique, philosophique, sociologique, anthropologique, culturel, géopolitique… – le médecin-anthropologue éclaire ses analyses au faisceau de sa longue expérience de terrain et académique. Et bâtit des ponts pour comprendre notre façon d’écrire la violence, la représenter, l’attester, la qualifier et la refuser.

Contrairement à d’autres disciplines, la sociologie et l’anthropologie n’ont pas considéré la violence comme un objet digne de recherches durant le 20e siècle, constatez-vous. Ce qui est une évidence aujourd’hui ne l’était pas hier …

C’est un paradoxe qui m’a surpris. Pendant le premier siècle de leur histoire, la sociologie, l’anthropologie et même l’histoire ne se sont pas intéressées à la violence. Outre la difficulté de trouver des articles ou des ouvrages qui s’y réfèrent explicitement, il n’y a pas même d’entrée spécifique dans des dictionnaires et encyclopédies en français, en anglais, en allemand qui comportent des dizaines de volumes. La première explication est théorique. Les sciences sociales se sont construites sur la volonté de comprendre comment les sociétés font, précisément, société. C’est-à-dire comment de l’unité, de la cohésion, du lien social sont produits afin de permettre aux individus de vivre ensemble, de développer des valeurs et des normes communes. La violence était dès lors une sorte de corps étranger, un facteur de désordre qui allait contre l’objet des sciences sociales, à savoir l’ordre.


Le deuxième facteur d’explication est selon vous méthodologique…

Il n’y a pas toujours consensus sur ce qu’est la violence. Dans les sociétés est-africaines, jusqu’à une période récente, l’excision relevait de pratiques culturelles non considérées comme violentes. Dans le monde européen et nord-américain, elle était promue au 19e siècle par les médecins comme traitement d’une série de problèmes supposément liés à la sexualité et à la fécondité. Plus proche de nous, ce que la plupart des citoyennes et citoyens français qualifient de violences policières est interprété par les forces de l’ordre et les autorités politiques comme un usage légitime de la force.


La troisième explication tient à la composition sociale de ces disciplines qui ont pendant longtemps été développées par des hommes blancs européens et nord-américains. Cela a déterminé ce qu’ils étaient capables de voir. Dès lors que des femmes, des minorités, des colonisés se sont fait une place dans les sciences sociales, celles et ceux-ci se sont emparé·es du sujet. Au cours des trois dernières décennies, il y a eu à l’inverse une profusion de travaux de qualité sur le thème de la violence.


 

« La violence structurelle, liée aux inégalités, fait plus de morts dans le monde aujourd’hui que n’en fait la violence physique »

 

Vous avez renoncé à tenter de définir ce que seraient ces violences, en préférant problématiser ces enjeux-là comme vous l’avez fait au départ comme médecin, puis comme sociologue et anthropologue…

Tout le monde a l’impression de savoir ce qu’est la violence. C’est l’usage excessif de la force physique dans une interaction humaine. Mais est-ce si simple ? N’y a-t-il pas aussi des violences morales lorsqu’une personne est insultée, humiliée, rabaissée, discriminée ? Et n’y a-t-il pas des violences contre les animaux, contre la nature, contre la planète même ? Les sciences sociales ont étendu le domaine de la violence par l’introduction de deux concepts importants. C’est d’abord John Galtung qui a parlé de violence structurelle pour qualifier les conséquences des inégalités sociales sur les possibilités qu’ont les êtres humains d’atteindre ce à quoi ils pourraient prétendre en termes de qualité de leur vie et de droit à une bonne vie : or, cette violence liée à l’injustice sociale fait plus de morts dans le monde que la violence physique. C’est ensuite Pierre Bourdieu qui a parlé de la violence symbolique pour rendre compte du fait que les dominants parviennent à imposer aux dominés l’évidence de leur domination en la faisant passer pour naturelle et légitime. Le point commun probable de toutes ces formes de violence, visibles ou invisibles, c’est, d’une part, qu’elles affectent le corps, et d’autre part, qu’elles causent une souffrance aux victimes.

Pour comprendre les violences contemporaines, vous explorez certains mythes comme le baptême de Clovis ou la bataille de Poitiers, tout en mettant en lumière la manière dont l’extrême droite s’en empare pour mettre en avant l’identité supposée de la nation…

Mais le cas le plus tragique aujourd’hui est celui de l’instrumentalisation des textes bibliques par les leaders politiques et les chefs militaires israéliens pour justifier la décimation des habitantes et habitants de Gaza. C’est en effet en référence au Deutéronome et au livre de Josué, dans lesquels Dieu demande aux Israélites d’exterminer les peuples ennemis, que le massacre est conduit. L’invocation d’Amalek, ennemi historique aujourd’hui supposément incarné dans les Palestiniens, sert à exciter le désir de vengeance des soldats en leur rappelant qu’il s’agit, comme il est dit dans le texte sacré, de tuer hommes, femmes, enfants et nourrissons sans laisser de survivants.


A ce sujet, vous relevez une forme de complicité des pays occidentaux à travers la position de leurs dirigeants…

Ce qui s’est passé après le 7 octobre 2023 est la plus grande faillite morale et le plus grand renoncement politique des pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu non seulement un consentement passif, consistant à fermer les yeux, laisser faire, mais aussi un consentement actif, par un soutien diplomatique, économique et militaire, à une entreprise d’effacement de Gaza et de sa population. Or, il s’agit de ce que la majorité des spécialistes, de grandes organisations internationales et israéliennes de droits humains et désormais les Nations Unies considèrent comme un génocide. Cette complicité occidentale – et au-delà – dans le plus terrible des crimes restera comme une souillure indélébile dans l’histoire contemporaine. Mais il y avait des prémices. Car tous ces pays n’ont rien fait pour faire respecter le droit international violé depuis trois quarts de siècle par l’Etat d’Israël. Les signes annonciateurs de la volonté de conquête coloniale et d’épuration ethnique existaient déjà dans la plateforme du Likoud en 1977, puisque ce parti, presque continuellement au pouvoir depuis trois décennies, y affirmait la souveraineté juive sur l’ensemble de la Palestine, de la mer au Jourdain. 


La France a initié un mouvement de reconnaissance de la Palestine à travers une solution à deux Etats. Une dizaine de pays occidentaux, dont la Belgique, ont emboîté le pas…

Cette représentation des choses, qui cherche à effacer la complicité des pays européens, relève plus de la communication qu’elle ne reflète la réalité. Avant les attaques meurtrières du 7 octobre 2023, les pays occidentaux étaient quasiment les seuls dans le monde à ne pas avoir reconnu l’Etat de Palestine, et ce malgré les engagements et les résolutions des Nations Unies depuis 1947. L’initiative française vient après celle de plusieurs autres pays européens. Après l’Espagne, l’Irlande ou la Suède, elle est donc très tardive alors que les opinions commencent à réagir au plan international devant les images des corps décharnés d’enfants souffrant de la famine imposée par le gouvernement israélien et les chiffres quotidiens des morts sous les balles des snipers israéliens autour des sites de distribution alimentaire. Cette reconnaissance de l’Etat de Palestine n’a malheureusement qu’une valeur symbolique. Ayant soutenu la destruction de Gaza et le massacre de sa population pendant dix-huit mois et continuant aujourd’hui à tergiverser sur la nécessité de sanctions, qui ont pourtant été immédiates contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine, les pays européens ont montré au gouvernement israélien qu’il pouvait commettre en toute impunité le crime des crimes. Sans même parler des Etats-Unis qui ont apporté un soutien sans faille à l’éradication de Gaza.

 

« La Palestine constitue la plus grande faillite morale et le plus grand renoncement politique des pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale »

 
Que pensez-vous des réponses de l’Europe face à cette guerre ? 


L’Europe et plus largement le monde occidental se sont déconsidérés pour très longtemps en matière de défense supposée de valeurs universelles et de droits humains pour lesquels l’Union européenne avait reçu le prix Nobel il y a quelques années. Ces valeurs et ces principes ne s’appliquent à l’évidence pas aux Palestiniennes et Palestiniens. Le « plus jamais ça » qui a été le mot d’ordre à la fin de la Seconde Guerre mondiale ne les concerne pas. Mais les pays occidentaux ne sont pas les seuls impliqués dans cette abdication morale et politique. Il ne faut pas sous-estimer la responsabilité des gouvernements des pays arabes et de bien d’autres en Europe de l’Est, en Asie du Sud ou en Amérique latine.


Dans vos Leçons de ténèbres, vous établissez des liens entre la poésie, la littérature et les recherches en sciences humaines. Qu’est-ce que ces disciplines, en particulier, peuvent nous dire d’autre que ce que nous disent les chercheurs et chercheuses sur les violences ?

La fiction, qu’il s’agisse de littérature ou de cinéma, permet une liberté créatrice qui atteint des profondeurs dans la description et la compréhension de la violence, comme je le montre à partir des exemples de Joseph Conrad sur l’oppression coloniale au Congo, de Han Kang sur la répression en Corée du Sud et d’Adania Shibli sur la violence en Israël. A l’inverse, les sciences sociales, qu’elles s’appuient sur l’ethnographie, l’archive ou les statistiques, sont limitées dans ce qu’elles peuvent affirmer avec une certaine rigueur et dans le respect de règles éthiques. S’agissant par exemple de la production littéraire palestinienne, la poésie a su rendre depuis longtemps, avec notamment Mahmoud Darwich, l’expérience de celles et ceux qui ont dû s’exiler ou qui sont restés sur place. Aujourd’hui, alors que les universités, les écoles, les musées, les monuments de Gaza sont détruits par l’insatiable pulsion de mort israélienne, les vers des poètes disent, avec une lucidité et une force extraordinaires, la souffrance, l’affliction, le deuil et le sentiment d’avoir été abandonné par le monde entier. Une dignité se manifeste dans ces textes. C’est la plus belle forme de résistance à la manière indigne dont sont traités les Palestiniennes et Palestiniens. 
Vous mettez aussi en lumière la bataille qui se joue dans l’espace public, à travers les mobilisations des victimes et de leurs alliés, autant que sur le terrain légal, pour visibiliser certaines violences, notamment la prise en considération des violences sexuelles des hommes à l’égard des femmes…

La reconnaissance des violences passe souvent par la mobilisation des victimes ou de leurs défenseurs et défenseuses. C’est le cas aussi bien des violences coloniales ou raciales que des violences sexuelles, que ces dernières concernent les enfants ou les femmes. A cet égard, on a souvent tendance à considérer que les victimes ne savent pas reconnaître cette violence. Or, les enquêtes, y compris celles que j’ai menées, montrent que ce n’est pas le cas. Les colonisés et les minorités aussi bien que les enfants et les femmes ayant subi des abus sexuels savent ce qu’il en est. Pendant longtemps, et aujourd’hui encore, leur parole est inaudible. Ainsi, il aura fallu des mouvements comme Mee Too et des événements comme le procès de Mazan pour qu’on découvre la banalité des violences sexuelles infligées aux femmes.

—Crédit : Andreas Kane

On ne saurait sous-estimer la violence que produisent et entretiennent les Etats à travers leurs lois, leurs polices et leurs juges. Cette violence d’Etat n’est pas une aberration de la démocratie, elle est au fondement de la puissance publique, soulignez-vous… 

Contre la plupart des théories psychanalytiques, éthologiques ou philosophiques qui cherchent les origines de la violence dans les instincts des individus ou leurs relations sociales, le philosophe Walter Benjamin souligne que l’Etat est porteur d’une double violence à la fois fondatrice, à travers la loi, et conservatrice, à travers son application. Il ajoute d’ailleurs que la police confond ces deux dimensions, d’une part, en appliquant la loi, comme elle est censée le faire, mais d’autre part, en la modifiant, ce qui la rend juge et partie. Le cas français est à cet égard exemplaire puisque les forces de l’ordre ont obtenu du gouvernement la possibilité d’user de leur arme sur des personnes en dehors de la légitime défense lorsqu’il y avait refus d’obtempérer, ce qui a entraîné en quelques années une multiplication par cinq des tirs mortels dans ce cadre. Or, cette violence est niée par les autorités – à commencer par le président de la République.

Vous êtes chercheur à l’Institut d’étude avancée de Princeton et vivez la moitié de l’année aux Etats-Unis. Comment considérez-vous la violence d’Etat, le moment politique et idéologique que traversent les Etats-Unis avec la présidence de Donald Trump ?


Cette violence a une longue histoire. Les Etats-Unis ont été en guerre, civile ou internationale, pendant 232 des 249 années de leur existence, soit 93%. Il faut également se souvenir que le Deuxième amendement de la Constitution du pays permet aux citoyennes et citoyens de s’armer pour se défendre. Il faut encore mentionner l’extermination des Indiens, la réduction en esclavage des Afro-américains, les lois Jim Crow instituant la discrimination raciale et l’incarcération de masse des minorités commencée avec Ronald Reagan et poursuivie avec Bill Clinton. L’histoire de la brutalisation de la société états-unienne est longue, mais à l’évidence, un tournant s’est produit avec les deux mandats de Donald Trump. La violence se manifeste aujourd’hui dans tous les domaines et elle le fait par l’arbitraire le plus total. Elle affecte les étudiantes, étudiants et professeurs, les universités et les médias, les juges et les politiciens, les migrantes, migrants et les étrangers, les minorités raciales et les minorités sexuelles.

 

«  Ce dont on parle moins, à propos de la présidence de Donald Trump, c’est qu’elle accroit les inégalités, avec l’enrichissement des riches et l’appauvrissement des pauvres »

 

On est face à un rouleau compresseur ?


Ce qui est frappant, c’est la facilité avec laquelle tout cela se produit et la faiblesse des résistances des institutions. Ni le Congrès ni la Cour suprême ne réagissent, puisque l’un et l’autre sont totalement acquis au pouvoir exécutif. Le monde économique a vu les dirigeants de grandes entreprises se présenter comme vassaux du président. Les grands médias préfèrent licencier leurs journalistes critiques et courageux plutôt que les soutenir. Les universités ont accepté les mesures vexatoires dont elles ont fait l’objet et parfois transmis des listes de noms de professeurs, d’étudiantes et étudiants déclarés suspects comme au temps du maccarthysme. Et, en toile de fond de cette violence, il y a ce dont on parle moins, à savoir l’accroissement des inégalités, avec l’enrichissement des riches et l’appauvrissement des pauvres et l’abandon de toutes les mesures destinées à protéger l’environnement et limiter le réchauffement climatique.

Est-ce que vous vous sentez encore libre de faire de la recherche et de l’enseignement comme vous le souhaitez ?

Personnellement, je suis peu affecté, ayant fait le choix de continuer à travailler, écrire des textes et donner des conférences sur les sujets qui sont les miens de longue date et se trouvent aujourd’hui menacés d’interdiction, notamment les inégalités sociales, l’immigration, la prison, la police, et plus récemment la situation à Gaza qui est aujourd’hui le sujet le plus objet de répression. Il est vrai que je suis dans une petite institution prestigieuse qui n’a pas d’étudiants et donc se trouve protégée. Mais j’ai subi des pressions, y compris dans mon institution.

Les inégalités de vie constituent un fil conducteur de vos engagements citoyens, de vos terrains et de vos recherches en tant que médecin, anthropologue et sociologue. Reconnaître le camp de la vie, c’est aussi considérer que le monde tel qu’il est n’est pas inéluctable…

La question de la vie a été un fil conducteur de mon parcours, notamment sous l’angle des inégalités. Pour reprendre la distinction que faisait Hannah Arendt, je me suis intéressé aux inégalités à la fois de la vie biologique – le risque de mourir ou d’avoir des maladies – que de la vie biographique – les conditions d’existence, la liberté dont on dispose, la possibilité de se réaliser. J’ai beaucoup enrichi ma compréhension de l’inégalité des vies depuis le 7 octobre 2023. Je retiens à cet égard les vers du poète palestinien Mourid Barghouti qui dit que, dans son désespoir, il se souvient qu’il y a une vie après la mort, mais qui se demande s’il y a une vie avant la mort. Qu’est-ce que cette vie d’oppression, d’humiliation, de spoliation que vivent depuis des décennies Palestiniennes et Palestiniens ? Cette question vaut pour d’autres peuples.


Quel serait ce monde meilleur auquel vous aspirez ?

Un monde dans lequel toutes les vies seraient vues comme étant de même valeur et dans lequel on reconnaîtrait à tous les êtres humains la même dignité.
— Propos recueillis par Christophe Schoune

Bio express : Didier Fassin

Anthropologue et médecin, Didier Fassin est professeur au Collège de France sur la chaire Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines et à l’Institute for Advanced Study de Princeton. Il est également directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale. Ancien vice-président de Médecins sans frontières, il préside aujourd’hui le Comede, Comité pour la santé des exilés.

Il est l’auteur ou directeur d’une cinquantaine d’ouvrages, dont La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers (2011), Punir. Une passion contemporaine (2017), ou, avec Anne-Claire Defossez, L’Exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière (2024), tous aux éditions du Seuil, ainsi que d’Une étrange défaite. Sur le consentement à la destruction de Gaza (La Découverte, 2024). Son dernier en date, Leçons de ténèbres, ce que dit la violence du monde (324 p., La Découverte), vient de paraître. –

À découvrir aussi