Logement (2) : le P.E.B, cet indicateur critiqué

Indicateur devenu prescripteur, le calcul de la Performance Energétique du Bâtiment induit-il de mauvais choix ?


Le Rassemblement wallon de lutte contre la pauvreté manifestait il y a quelques mois pour plaider en faveur d’une vraie attention aux plus précaires dans les politiques de réduction des gaz à effet de serre dans le résidentiel. c. RWLP.

P.E.B. Ces trois lettres reviennent encore et encore, dès qu’il est question de bâtiment et d’isolation. Le fameux certificat du même nom, indicateur de la performance énergétique du bâtiment, est né il y a plus de vingt ans à l’initiative des instances européennes. Il consiste en un calcul théorique de l’énergie primaire consommée à l’usage d’un bâtiment par m² par an pour maintenir une température constante de 18°. « L’idée à l’époque était que si les acteurs et actrices de l’immobilier n’agissaient pas pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du bâti c’était parce qu’il leur manquait cette information, explique l’urbaniste Guillaume Joly, et que si elle était disponible le marché allait bouger. » Chaque pays (et même chaque Région chez nous !) a alors mis en place sa méthode de calcul et de certification. Mais l’effet attendu n’arrivera pas : locataires et futurs propriétaires cherchent d’abord leur logement en fonction de sa localisation et de son prix, et le coût éventuel des factures d’énergie n’est que très peu pris en compte.
Nos gouvernements ont donc changé de tactique et cherchent à imposer des niveaux de PEB à atteindre. Et l’outil d’analyse est devenu outil de prescription et de définition des travaux… Un basculement que certaines professionnelles et professionnels critiquent : les choix induits ainsi sont ceux avancés pour lutter contre les émissions… et ne sont pas nécessairement les seuls ni les bons.

« L’Union européenne a choisi de penser en termes de surfaces, d’enveloppe – les murs, les toits – sans considérer le confort, et d’avoir confiance dans la machine plutôt que dans les habitants, ce qui entraîne une sorte d’‘‘automatisation’’ des bâtiments. »
Julie Neuwels, architecte, chargée de cours à l’ULiège.


Au-delà de la question importante de sa fiabilité – Test Achat ou l’émission de la RTBF #Investigation ont ainsi obtenu des certificats différents pour un même bien selon le certificateur, allant jusqu’à une lettre d’écart – ce sont les fondements sur lesquels reposent cet indicateur et son usage qui sont questionnés.
« L’Union européenne a choisi de penser en termes de surfaces, d’enveloppe – les murs, les toits – sans considérer le confort, explique Julie Neuwels, architecte, chargée de cours à l’ULiège. Et d’avoir confiance dans la machine plutôt que dans les habitantes et habitants, ce qui entraîne une sorte d’‘‘automatisation’’ des bâtiments. »  « Pour atteindre les niveaux demandés, il faut mettre en œuvre pas mal de techniques, constate Didier Vanderheyden, conseiller énergie, architecte et certificateur PEB, des technologies qui servent surtout à avoir une bonne PEB… Une ventilation mécanique plutôt qu’une aération par les fenêtres, par exemple, la ventilation naturelle n’étant pas reconnue : impossible d’en calculer les débits et elle n’a pas de lobby ! » De plus, ne sont pas prises en compte dans le calcul d’éventuelles malfaçons ni la salubrité du logement.
Or ces technologies ne sont pas neutres. Elles coûtent en énergie grise, puis en fin de vie. Des systèmes de prise en compte commencent à exister (l’outil Totem par exemple), et le secteur de la construction devant lui aussi se décarboner, il est progressivement poussé à faire mieux. « Nous pourrions avoir une réflexion plus large, la question de l’énergie grise touche la planète entière, note Céline Sabath, responsable du service investissement de la société immobilière de service public (SISP) BinHôme. Et pour l’après, en Allemagne, par exemple, ils se rendent compte que les bâtiments passifs sont très polluants à la déconstruction. » Fondamentalement, utiliser des matériaux issus de la pétrochimie pour atteindre un objectif « zéro carbone » n’a-t-il pas quelque chose d’incohérent ?, s’interrogent nos interlocuteurs et interlocutrices.

Mesures théoriques et réalité
Second « hic » : à l’usage, ce n’est bien entendu pas le bâtiment qui consomme mais celles et ceux qui l’occupent. Or celles et ceux-ci s’adaptent, montent les températures demandées – consomment autre chose avec les économies réalisées, le célèbre ‘‘effet rebond’’ –, comprennent parfois mal ces technologies, qui sont quelquefois mal entretenues… et les consommations réelles peuvent être loin de celles attendues. « Le modèle est plus proche de la réalité dans des bâtiments de niveaux B ou C – ceux des concepteurs et conceptrices peut-être ? », remarque Geoffrey Van Moeseke, ingénieur architecte, professeur à l’UCLouvain. Et ce sont surtout une grande partie des habitantes et habitants de logements mal notés qui consomment beaucoup moins, adaptant leurs comportements. Une étude de l’UGent (sur 122 680 logements, publiée en 2022) montrait une consommation réelle 2,5 fois moins élevée que la théorique. Et si la différence est de 9 % pour les maisons classées A, elle est… de 217 % pour les F.  Ce n’est évidemment pas une raison pour ne pas agir, pour ne pas améliorer la qualité des logements – beaucoup de ces économies d’énergie actuelles sont faites au prix de l’inconfort ou d’une mauvaise santé. Ce constat pousse toutefois certaines et certains à se demander si cette « politique PEB » amènera bien les gains d’émissions escomptés. Et si des réponses ne se trouvent pas ailleurs. « Ces orientations laissent entendre qu’il est possible d’atteindre des bâtiments zéro énergie sans aucun effort comportemental, commente Julie Neuwels. Or elles doivent s’accompagner de la part sociale. Il faut améliorer la situation de celles et ceux qui vivent dans des conditions indécentes, mais aussi changer nos manières de percevoir le confort. Un travail de déconstruction est à réaliser. »  Geoffrey Van Moeseke, qui est aussi président de l’Asbl Plateforme Slowheat, abonde dans son sens. S’il ne conteste pas la nécessité de rénover, il propose d’agir « plus finement ». Maintenir une température basse de fond pour le bâti, et avoir des moyens de réchauffer le corps au plus près ponctuellement ; bien isoler la pièce de vie et beaucoup moins le reste… Des idées très loin de la vision « 18° partout » de la PEB. « Nous devons collectivement remettre en question ce qui est normal : 15 ou 20° ? Pourquoi est-ce anormal d’avoir bonnet et mitaines au travail ? »
Faudrait-il une PEB « révisée », à laquelle s’ajouteraient des considérations énergie grise et fin de vie ou circularité ? Ainsi qu’une mesure de la consommation réelle ? Mais pour cette dernière, comment faire sans être terriblement intrusif ? « Et quid du locataire qui ne chauffe pas mais pas par choix ?, se demande Eva Joskin, de Canopea. Inclure le comportement me semble risqué. Attention aussi à la faisabilité, au coût. »
Le chemin de la sobriété, là comme dans tant d’autres domaines, reste encore à trouver. Mais face à un tel défi (nous n’avons pas abordé ici les questions supplémentaires de pénuries de main-d’œuvre et bientôt de matériaux), la prendre comme boussole est peut-être une piste. — L.d.H.


Des habitants peu entendus

« Lorsque je suis arrivée dans mon logement – passif – j’ai juste trouvé un mode d’emploi et ‘‘débrouillez-vous’’. » Marie-Louise a dû apprendre à changer les filtres et à nettoyer les bouches de sa VMC (ventilation mécanique contrôlée), à ne pas obstruer les dessous de porte, etc. « Moi qui suis allergique, pouvoir laisser les fenêtres fermées en été c’est très bien et en hiver ma consommation de chauffage est très faible. » Elle est donc tout à fait satisfaite du système. Mais ce n’est pas le cas de toutes les occupantes et occupants de ce type de bâtiments.

« Les locataires ne sont pas entendus, pas pris en considération, on leur renvoie que ce sont elles et eux qui utilisent mal le système. Souvent elles et ils laissent tomber, par crainte de représailles. Le pouvoir d’agir est très différent selon la classe sociale… »
Donatienne Hermesse, accompagnatrice de changement  à l’Asbl Bonnevie

A Molenbeek, l’Asbl Bonnevie, membre du Réseau Habitat, ne compte plus les témoignages d’incompréhension, de mésusage, de factures devenues absurdement élevées, et a mis sur pied avec des habitantes et habitants le projet des AmbaPas, les Ambassadeurs du passif. Avec d’autres, Marie-Louise transmet son savoir et son expérience à de nouveaux locataires de ces logements sociaux aux technologies récentes. « La technique est tout de suite perçue comme trop compliquée, je comprends bien ce genre de peur, reprend-elle. De plus beaucoup de choses sont réglées par le gestionnaire : ventilation, eau chaude, chauffage. Les ménages, pourtant très différents, n’ont pas de maîtrise individuelle sur les réglages. »
Or dans un bâti très isolé, ces derniers sont délicats. « Un ennui remet en cause tout le système, raconte l’architecte et conseillère en rénovation Manon Chapurlat : un châssis triple vitrage, lourd, se tord, l’espace n’est plus étanche et la ventilation déréglée. L’isolation fait qu’il est impossible d’utiliser son gsm à l’intérieur, les locataires doivent téléphoner fenêtre ouverte, y compris en hiver… Quand il n’y a plus de sous à la fin d’un chantier, ce sont souvent les stores qui sont sacrifiés, et les appartements deviennent des fournaises. »

En panne
« Nous étions les premiers habitants, se souvient Karima1 sur le pas de la porte de son immeuble avec vue sur le canal de Bruxelles. Après dix ans d’attente, nous avions enfin accès à un logement social. Au début c’était tout propre, tout beau. Un bâtiment passif, sans radiateur, le chauffage passe par la ventilation. C’est joli… Jusqu’à ce que ça tombe en panne. » Pendant deux ans, plus de chauffage, plus de ventilation, l’humidité partout, le froid en hiver, la fournaise en été. « L’eau coulait sur les vitres à l’intérieur à cause de la condensation, c’était noir derrière les armoires. Et la seule réponse qu’on nous donnait était qu’ils ne trouvaient pas la pièce pour réparer le système. Ils nous ont juste offert des radiateurs électriques, mais j’avais tellement peur des factures que j’ai laissé tomber au bout d’une semaine. »
Des histoires comme celle-ci, Donatienne Hermesse, accompagnatrice de changement à l’Asbl Bonnevie, en entend très régulièrement. « Lorsque je passe aujourd’hui dans des bâtiments que nous avons accompagnés, j’ai parfois envie de pleurer. » Ces équipements installés à présent nécessitent un personnel qui les connaît, vérifie leur bon fonctionnement, les entretient plus régulièrement. « Et lorsqu’il y a un problème, les locataires ne sont pas entendus, pas pris en considération, on leur renvoie que ce sont elles et eux qui utilisent mal le système. Souvent elles et ils laissent tomber, par crainte de représailles. Le pouvoir d’agir est très différent selon la classe sociale… » Et si la situation est parfois compliquée dans des logements publics, où des services de maintenance existent malgré tout, elle pourra évidemment l’être aussi dans le parc privé…
Des associations et des spécialistes alertent donc quant à la généralisation de ces technologies. Samuel Jager, gestionnaire de projet au sein de la société immobilière de service public (SISP) BinHôme préfère ainsi parler de bâtiments à haut potentiel énergétique plutôt que de haute performance, tant l’accompagnement des usagers lui semble nécessaire. « J’ai longtemps été adepte du paradigme technosolutionniste… Je pense pourtant à présent que le low tech est beaucoup plus appropriable par tout un chacun. » – L.d.H.

1. Son nom a été modifié.

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