Dans "Le paradoxe du rire", un livre captivant et roboratif, la philosophe française questionne l’humour, de l’Antiquité à nos jours. Le rire pluriel, tour à tour solaire et obscur, libérateur et excluant, subversif et offensant, politique et consumériste. Dialogue avec une éthicienne qui partage un gai savoir si précieux en ces temps sombres.
« Le rire est une puissante arme thérapeutique »
Après avoir exploré plusieurs champs philosophiques autour de l’amour, du sexe, de la masculinité, des corps…, pourquoi cette envie de questionner le rire, cette « grâce qui illumine notre existence » ?
— J’ai eu envie de questionner le rire car c’est un objet d’étude aussi fascinant que mystérieux. Le rire est un paradoxe, d’où le titre de mon livre. Il a bien sûr un versant solaire : il est excellent pour la santé physique et psychique, il permet de chasser les angoisses et le chagrin, d’exorciser les pulsions refoulées, de créer de la connivence entre les individus, il fait éclore la joie, etc… Mais il a aussi une face obscure, quand il prend la forme de la moquerie malveillante, du rire de dévalorisation et de dénigrement, voire de persécution, du ricanement collectif, comme dans les phénomènes de harcèlement scolaire. Le rire peut être alors blessant, outrageant, embarrassant, porteur de violence, de mépris ou de haine. Il fait des victimes. Le « paradoxe du rire » est le suivant : pour que ce soit drôle, pour que le rire se déclenche, il faut que quelque chose nous surprenne, nous heurte, nous bouscule, nous dérange. Il faut de l’outrance, de l’excès, de l’inconvenance. Mais c’est précisément cette extravagance qui peut scandaliser, humilier ou blesser. Comment naviguer sur cette ligne de crête très étroite ? Comment heurter sans offenser ? Le rire peut-il être à la fois excessif et raisonnable, inconvenant et bien-pensant? C’est la difficulté philosophique à laquelle j’ai voulu m’atteler. Et elle est épineuse. Car, comme l’écrit Stendhal : « rien n’est plus délicat que le rire ».
Quel est votre rapport personnel à l’humour ? Le maniez-vous souvent, aisément ?
— Oui, je ris très facilement et très souvent. A la moindre occasion, je suis d’un naturel rieur et je pratique beaucoup l’humour absurde et l’humour noir. Mais il arrive que mes blagues tombent à plat, ou que je ne rie pas d’une blague dont je suis le témoin ou la cible. J’ai souvent fait cette expérience : quelqu’un me lance une petite blague, une pique qui me vexe. Je me sens humiliée et réponds : « Ce n’est pas très drôle. » Et la personne me rétorque : « Oh ! mais tu n’as aucun humour ! » Et je suis alors humiliée une seconde fois ! Se voir accusée de ne pas avoir le sens de l’humour, c’est très dévalorisant. C’est se montrer incapable de fantaisie, de distance, d’autodérision… Dans certains cas, il faudrait pouvoir répondre : je regrette, ta blague, ce n’était pas de l’humour, mais du sarcasme. Et démontrer pourquoi…
« Contrairement à ce qu’avait affirmé Rabelais, et avant lui, Aristote, le rire n’est pas le « propre de l’homme ». En effet, certains animaux rient, notamment les grands singes »
Les études en éthologie démontrent que d’autres mammifères rient et font rire aussi. Qu’est-ce qui nous distingue dans cette mécanique de la gaité, souvent très complexe, convoquant à la fois nos émotions et notre intelligence ?
— Contrairement à ce qu’avait affirmé Rabelais, et avant lui, Aristote, le rire n’est pas le « propre de l’homme ». En effet, certains animaux rient, notamment les grands singes. Ce qu’observent aujourd’hui les primatologues, c’est que ce rire animal a une fonction de socialisation et d’apprentissage. Les jeunes chimpanzés poussent les petits cris que nous assimilons au rire lorsqu’ils sont dans une forme d’interaction jugée non dangereuse avec l’homme ou avec leurs congénères, notamment lorsqu’ils jouent entre eux. C’est un rire d’excitation qui jaillit lorsqu’ils se livrent entre eux à des taquineries ludiques (mordillements, culbutes, chatouilles, farces…). Le rire sert ici à signaler que c’est « pour de faux », que l’agression est simulée, que c’est une parodie d’attaque. Grâce à ce rire de jeu, les singes apprennent ainsi à se battre et à se défendre sans se sentir menacés. On retrouve ce rire ludique d’apprentissage chez les jeunes enfants. Notre rire humain est en effet en partie l’héritage du rire animal. Mais à ce rire naturel, hérité de l’animalité, l’humanité a ajouté un rire proprement culturel, dont la mécanique est purement intellectuelle.
Dans son versant solaire, rappelez-vous, le rire est jouissif, libérateur, cathartique. « Gaité vaut mieux que médecine », disait Voltaire. C’est un antidote puissant contre l’anxiété, le chagrin, notre condition mortelle… Or, il semble si peu pris en considération. Pourquoi d’après vous ?
— En effet, Voltaire avait vu parfaitement juste. La science contemporaine a prouvé que le rire était une puissante arme thérapeutique. Entre autres bienfaits, le rire stimule la circulation sanguine, le système cardio-vasculaire et les échanges respiratoires, favorise l’oxygénation du cœur, du cerveau et des muscles, diminue la pression artérielle, bénéficie au système digestif (massage des entrailles, meilleure élimination du cholestérol, amélioration du transit intestinal), renforce l’immunité et améliore le sommeil. Il contribue aussi à notre bonne santé psychique en favorisant l’action des neurotransmetteurs responsables du sentiment de bien-être (dopamine, sérotonine, noradrénaline, endorphine…). Rire chasse le stress et procure une sensation de détente et d’euphorie, ce qui en fait un partenaire de choix du traitement de l’anxiété, de la dépression et de la démence sénile. C’est pourquoi, même si elle n’est pas encore assez développée, la médecine du rire, la gélothérapie, fait de plus en plus d’émules. On voit aussi se développer des ateliers de « rigologie », des pratiques de yoga du rire… Le rire a également fait son entrée à l’hôpital. Pour redonner le sourire à un enfant alité, rien ne vaut la visite d’une paire de clowns. Les résultats thérapeutiques sont si probants que la clown-thérapie, plébiscitée par enfants, parents et personnel soignant, se développe aujourd’hui dans de nombreux services pédiatriques à travers le monde.
« Rire chasse le stress et procure une sensation de détente et d’euphorie, ce qui en fait un partenaire de choix du traitement de l’anxiété, de la dépression et de la démence sénile »
Dans les conflits, au travail, en famille, le rire est un outil de pacification, de renforcement du collectif, de créativité. Or, dès l’enfance, à l’école, dans les entreprises, c’est souvent le sérieux qui prédomine…
— Oui, le sérieux s’impose la plupart du temps, car le rire possède une dimension intrinsèquement subversive, voire transgressive. Il est donc potentiellement dangereux pour le pouvoir et l’autorité. C’est pourquoi la monarchie et l’Eglise s’en sont toujours méfiées et ont longtemps cherché à l’encadrer et à le contrôler. Quant à la tradition philosophique, elle nous enseigne à distinguer le bon rire, le rire de joie, et le mauvais rire, le rire de moquerie. Mais ce clivage me semble réducteur. La moquerie n’est pas nécessairement mauvaise : la satire du pouvoir et des religions, la caricature des puissants, de Voltaire aux chroniqueurs d’aujourd’hui, est salutaire et indispensable. La distinction à opérer, d’après moi, n’est pas entre bon et mauvais rire, ni même entre drôle et pas drôle – ce qui est très subjectif –, mais entre l’humour et les autres formes de comique, notamment la satire et le sarcasme. Tandis que l’humour est ludique, rassembleur et pacificateur, la satire est polémique et clivante ; quant au sarcasme, il est porteur de mépris, de violence, voire de haine.

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Rabelais a inventé le terme « agélaste » pour qualifier les ennemis du rire. Qui sont aujourd’hui les nouveaux agélastes ?
— Dans l’histoire du rire occidental, l’ennemi numéro un du rire, c’était l’Eglise, qui le considérait comme diabolique. Les censeurs actuels ne condamnent pas le rire en lui-même, mais uniquement le rire qui n’est pas conforme à leurs opinions politiques ou leur intérêt commercial. Il existe aujourd’hui deux types d’entraves à la liberté de rire : la première vient d’en haut, la seconde d’en bas. Commençons par la première. En France, même si la censure juridique est rare en matière d’humour, il existe une censure économico-médiatique. Le danger, c’est la constitution de grands groupes médiatiques, qui possèdent à la fois des chaînes de télévision, de radio, des agences de publicité et des maisons d’édition. Cette hyperconcentration représente une vraie menace pour le pluralisme. Sur certaines antennes, on rit beaucoup (tout en se plaignant de ne plus pouvoir rien dire) mais on n’apprécie pas du tout les blagues sur son propre camp. A cette censure venue d’en haut s’ajoute une menace venue d’en bas. Ici, il ne s’agit pas de censure à proprement parler, mais d’intolérance sociale exacerbée. Sur les réseaux sociaux, un désapprobateur d’une blague peut en fédérer des dizaines de milliers d’autres en quelques minutes pour se livrer à du harcèlement en meute, avec une violence qui s’apparente parfois à de la lapidation numérique, avec menaces de viol et de mort sur les humoristes. La dérive justicière d’une twittosphère violemment moralisatrice est une dérive alarmante, et le principe de précaution pousse certains humoristes à s’auto-censurer.
Vous analysez la tendance décliniste de notre époque et cette idée selon laquelle, soi-disant, « on ne peut plus rire de rien ». Tout en soulignant un immense paradoxe : via les réseaux sociaux, YouTube, la télévision, on n’a jamais eu autant accès à une telle débauche d’humour. Que vous inspire cette contradiction ?
— Il faut se méfier des lieux communs, ils sont toujours vagues, mal informés, à la fois vrais et faux. Les partisans de la thèse « on ne peut plus rire de rien » évoquent souvent un prétendu âge d’or du rire, situé dans les années 1970, avec Coluche, Desproges, Guy Bedos… Mais c’est une illusion rétrospective. A l’époque, les médias étaient contrôlés par l’ORTF, sous tutelle du Ministère de l’information, qui censurait beaucoup, surtout en matière de politique et de mœurs. Certes, certains sujets sont plus sensibles aujourd’hui, les blagues racistes et sexistes passent moins bien, car la société a évolué. Pour autant, le rire ne meurt jamais, il se déplace et se réinvente, avec de nouvelles audaces, de nouvelles libertés et de nouvelles voix. Les comiques femmes et les humoristes issus des minorités ethno-raciales, tous ces talents autrefois invisibilisés, ont gagné le droit de s’exprimer. Ces nouvelles voix apportent à l’humour de nouvelles thématiques et s’expriment sur de nouveaux supports, notamment la vidéo Instagram ou TikTok, les séries et les podcasts.
De l’Antiquité à nos jours, la place du rire n’a cessé d’osciller selon les époques, les mœurs et la morale en vigueur, les régimes politiques… Avec une « crise du rire » cyclique. En démocratie, comme en dictature, le rire reste une arme au cœur des rapports de pouvoir, à la fois redoutée et redoutable ?
— Le rire a toujours eu, en effet, une fonction politique majeure, comme arme de subversion, mais aussi comme arme de domination. Sa fonction contestataire (satire politique, caricature, parodie du pouvoir) est bien connue, mais le rire a toujours eu également une importante fonction de conservation de l’ordre social. Depuis l’Antiquité, c’est un outil au service du pouvoir. Lors des grandes fêtes antiques, comme les Bacchanales, puis lors des très nombreuses fêtes médiévales, comme le carnaval, on riait à renverser les hiérarchies, à se travestir et à briser les tabous, mais ce monde à l’envers et ce désordre n’étaient là que pour consolider l’ordre et le retour à la normale une fois les festivités terminées. C’est pourquoi la fête était obligatoire pour tout le monde !
« Le rire est une marchandise qui s’exporte bien, mais ce n’est pas un produit comme les autres : non seulement il se vend, mais il fait vendre, il est même devenu l’allié indispensable du consumérisme de masse »
L’humour est devenu aujourd’hui une marchandise lucrative, une industrie qui tourne à plein régime, du meilleur au pire, notamment à des fins publicitaires. Peut-on réellement parler de « nouvel opium du peuple », pour paraphraser Karl Marx ?
— Le rire est une marchandise qui s’exporte bien, mais ce n’est pas un produit comme les autres : non seulement il se vend, mais il fait vendre, il est même devenu l’allié indispensable du consumérisme de masse. L’humour s’est en effet étendu au secteur de la publicité et de la mode, qui multiplie les impressions rigolotes sur les vêtements ( « J’ai pas un gros bide, c’est le tee-shirt qui est mal foutu », « Tu veux frôler la perfection ? passe à côté de moi », « J’peux pas, j’ai raclette ») et à celui du design, qui invente sans cesse de nouveaux objets ludiques, du tabouret hamburger à la bougie d’anniversaire « Fuck, you’re old », en passant par la « brosse WC Macron » ou le « presse-agrumes Angela Merkel ». Il n’y a pas ici la moindre ambition de dissidence, de transgression ou de protestation, mais au contraire une adhésion pleine et entière à l’esprit de jeu, d’ironie, de parodie et de surprise qui constitue le fond de notre culture humoristique, et qui fait vendre. Le drôle et la fantaisie ont supplanté le beau et l’utile. Ce que nous désirons, aujourd’hui, c’est du fun. Faut-il voir là un progrès social ou une régression, une émancipation ou une aliénation ?
Il est bien sûr possible de porter un regard très critique sur l’omniprésence du rire. Le consumérisme et la culture humoristiques peuvent être considérés avec suspicion : le rire est une arme au service de la propagande commerciale agressive qui façonne et aliène nos désirs. On peut même l’accuser d’être devenu, après la religion, le nouvel opium du peuple, une drogue puissante qui endort les consciences et nous maintient dans une sorte de léthargie désinvolte pour nous aider à accepter l’inacceptable. Mais cette lucidité ne nous empêche pas de rappeler que le rire est la seule drogue gratuite et excellente pour la santé. Dans sa face obscure, le rire est aussi une dangereuse arme d’exclusion et de domination. A notre époque 2.0, où les frontières virtuelles sont devenues très perméables, sur fond de sarcasmes et de violences verbales, les marchands de haine s’en donnent à cœur joie sous le couvert de la liberté d’expression. Comment endiguer cette vague de fond ?
— Dans toutes les sociétés qui condamnent et pénalisent l’expression de la haine raciale, le comique raciste, islamophobe ou antisémite est devenu le principal vecteur de propagation des stéréotypes raciaux. Le rire est devenu l’unique espace où peut se déployer impunément la pensée raciste.
Le comique autorise en effet à dire des choses qu’on n’a plus le droit de dire sérieusement, du moins publiquement. Il offre ainsi un exutoire à l’hostilité raciale. Le rire raciste remplit donc une fonction idéologique et stratégique majeure : consolider les préjugés racistes tout en protégeant l’image sociale de ses auteurs et de ses amateurs, parce qu’il ne passe plus par la discrimination directe, mais par la dévalorisation et l’humiliation subreptices, dans le cadre prétendument ludique de la blague et du second degré. On peut faire la même remarque au sujet des blagues portant sur d’autres catégories moquées et stigmatisées : les femmes, les homosexuels, les « gros », les handicapés… Sous couvert d’humour, les blagues viennent consolider des stéréotypes dégradants et participent ainsi aux logiques d’exclusion dont ces catégories sont les victimes au quotidien.
« Le rire a longtemps été un privilège masculin. Le rire féminin était assimilé au rire de la sorcière, de la prostituée, de la prédatrice »

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À l’inverse, vous mettez en avant la renaissance d’un humour antiraciste, féministe, écologiste, qui se veut libérateur, émancipateur. Les femmes humoristes, notamment, s’emparent de tous les sujets, même les plus tabous, et revendiquent ce droit au rire. Une révolution est-elle en marche ?
— Le rire a longtemps été considéré comme un privilège masculin. Pendant très longtemps, les femmes n’avaient même pas le droit d’assister aux comédies. Et quand on leur en a enfin ouvert l’accès, elles devaient se placer dans des loges haut perchées et se cacher derrière leurs éventails pour pouffer en toute discrétion. Le rire féminin était assimilé au rire de la sorcière, de la prostituée, de la prédatrice. Pourquoi ? Parce qu’il constitue une triple offense : il offense d’abord la beauté, car il déforme les traits du visage, il offense ensuite la bienséance car « une bouche qui rit promet un corps qui s’ouvre », comme l’écrit l’historienne Sabine Melchior-Bonnet dans Le rire des femmes. L’Eglise avait opéré un rapprochement entre le péché́ de rire et le péché́ de chair : comme la sexualité, le rire induit une perte de contrôle, un abandon, il ouvre sur le continent défendu de la jouissance. Enfin, il offense la bienveillance, car il est volontiers moqueur. La femme qui rit n’est donc ni belle, ni bien éduquée, ni charitable, surtout si elle rit bouche ouverte, en montrant ses dents. Heureusement, l’interdit portant sur le rire féminin est aujourd’hui dépassé, du moins dans notre société. La nouveauté, depuis le dernier quart du 20e siècle, c’est que les femmes se sont emparées de la scène comique, ce qui constitue une véritable révolution culturelle. Elles s’emparent de sujets autrefois réservés aux hommes, à commencer par la sexualité, et cela de manière extrêmement crue et intime, comme Florence Foresti ou Blanche Gardin. Elles se moquent des hommes, mais aussi beaucoup d’elles-mêmes, il y a beaucoup d’autodérision chez les femmes humoristes.
« Le rire a toujours eu une fonction politique majeure, comme arme de subversion, mais aussi de domination »
Pour dépasser cette éternelle question « peut-on rire de tout ? » à la fois vieille comme le monde et insoluble, vous plaidez pour un « pacte humoristique ». De quoi s’agit-il ?
— Pour que l’on puisse rire de tout, y compris de la mort, de la tragédie, de l’obscénité et de l’horreur, pour qu’on puisse s’autoriser transgressions, outrances et obscénités, il faut qu’un « pacte humoristique » tacite soit scellé entre les protagonistes, un pacte d’innocuité, de non-agression et d’autodérision. Car, dans cette histoire de rire, la difficulté vient du fait que l’humour n’est pas une affaire d’énoncé, mais d’énonciation : dans quel contexte ? En présence de qui ? Dans quel état d’esprit ? Qui s’exprime ? Qui est la cible ? A la différence du sarcasme, l’humour dessine une éthique minimale, l’éthique humoristique, qui se résume à deux maximes simples. Primo : ne pas causer de préjudice à des cibles vulnérables. J’insiste sur l’adjectif « vulnérable », car offenser les puissants ne leur cause pas de préjudice réel, tandis qu’humilier les faibles les affaiblit encore davantage. Secundo : savoir rire de soi-même. L’art de rire de soi joue un rôle essentiel dans la résolution du paradoxe du rire. Si l’on veut rire de tout, alors nous, qui sommes partie intégrante de ce tout, nous devons nous inscrire nous-mêmes dans la sphère du risible. Si tout est ridicule, nous le sommes aussi. L’autodérision est la condition de départ de l’humour : il faut être prêt à regarder au fond de soi si l’on veut s’octroyer le droit de regarder au fond des autres. En ce sens, l’humour n’est pas seulement une tournure d’esprit, ou une humeur, mais une sagesse, une philosophie.
En guise de conclusion, vous soulignez les liens de parenté entre l’humour et la philosophie qui poursuivent la même « tentative désespérée de réenchanter le monde ». Pourquoi désespérée ?
— Il existe une parenté profonde entre l’humour et la philosophie. Les deux ont en commun de questionner le monde en prenant de la distance, de s’étonner que les choses soient ce qu’elles sont, de s’aventurer hors des sentiers battus, de douter des croyances et des certitudes, d’interroger les normes, de proposer une lecture alternative de la réalité. Mais si la tentative de réenchanter le monde est « désespérée », c’est que, hélas, ni le rire ni la philosophie ne suffisent à faire reculer la guerre, la barbarie, le fanatisme et la bêtise. Comme l’écrit Romain Gary, « le rire est l’arme blanche des hommes désarmés », et nous le sommes plus que jamais… — Propos recueillis par Hugues Dorzée
Bio express
Olivia Gazalé est philosophe, essayiste et maître de conférences française. Titulaire d’un DEA de Philosophie de l’Université Paris X et diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, elle est la cofondatrice et l’ex-présidente des Mardis de la Philo. Elle a publié plusieurs essais autour de l’amour, du « corps parfait », de la virilité… et participé à différents documentaires.

Le paradoxe du rire. Et si ce n’était pas toujours drôle ?, Seghers, février 2024, 416 p.
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