Edito : Le capital le plus précieux

Un édito de Laure de Hesselle et Sarah Freres, co-rédactrices en cheffe d'Imagine.


Julie Graux

Que restera-t-il de l’été 2026 ? Même si l’être humain a la mémoire courte, il y restera gravé comme celui des chaleurs assommantes, des 3 000 personnes mortes prématurément, des 3 300 hectares carbonisés sur le plateau des Hautes Fagnes, de l’arrêt des crèches et des écoles, de la ruée sur les climatiseurs et les ventilateurs, de tensions critiques sur les réseaux d’eau comme d’électricité et d’une sécheresse, une de plus, encore loin d’être terminée. D’après le Centre d’analyse des risques climatiques (Cerac), créé dans la foulée des inondations de 2021, les pertes pour l’économie belge causées par les vagues de chaleur successives – qui, rappelons-le, ont commencé au printemps, dès le mois de mai – pourraient atteindre 1 % du PIB, soit environ six milliards d’euros. De quoi annuler la croissance prévue pour 2026, selon la banque Triodos.

Mais la facture de notre dépendance aux combustibles fossiles ne se mesure pas qu’en termes économiques. Car les chiffres, aussi impressionnants et historiques soient-ils, ne disent rien de la douleur des proches des victimes, de l’angoisse de la faune piégée des flammes, de l’écrasante fatigue des pompiers et du personnel soignant, de l’accablement des corps dans les passoires thermiques, de la détresse des agriculteurs·rices confronté·es à une incertitude devenue permanente. Ils ne racontent pas la peur des parents face au risque de naissance prématurée qu’engendrent les vagues de chaleur ou celle des petits-enfants face au risque de déshydratation et d’épuisement de leurs grands-parents. Ils ne mesurent pas le désarroi des médecins écoutant l’anxiété de leurs patient·es ou la profonde tristesse ressentie face aux arbres en stress hydrique, roussis et desséchés, bien trop tôt dans l’année. Ils ne prennent pas en compte la crainte des étés prochains.

Ces chiffres, en revanche, disent beaucoup de l’impréparation de l’Etat face à ce qui nous arrive… et ce qui nous attend. Si le silence politique a largement dominé l’été, quelques plans d’action ont été annoncés. Frank Vandenrboucke (Vooruit), ministre fédéral de la Santé, a promis, avant l’été 2027, un plan pour se préparer aux prochaines vagues de chaleur. Cécile Neven (MR), ministre wallonne du Climat, a annoncé, d’ici la fin de l’année, un « catalogue restreint d’une vingtaine de mesures concrètes » pour adapter le territoire wallon. Peu d’autres responsables politiques se sont manifestés à ce sujet et par ailleurs, aucun plan transversal n’existe pour garantir une cohérence des politiques publiques (lire p.8). Pourtant, chaque portefeuille ministériel, tous niveaux de pouvoirs confondus, est touché par la question climatique, loin de se limiter à une politique environnementale. Cette question est devenue une condition incontournable de notre sécurité, de notre souveraineté alimentaire et énergétique, de l’habitabilité des villes, des vallées et des campagnes, de notre économie mais aussi de notre santé.

C’est sans doute l’enseignement principal à tirer de cet été : si notre climat est menacé, notre santé l’est tout autant. Voilà pourquoi les politiques nécessaires pour mener une transition juste sont si cruciales : la santé, individuelle et collective, humaine et non-humaine, est intrinsèquement liée à celle de notre environnement. Un enjeu qui nous concerne toutes et tous, quoiqu’à des degrés bien divers comme l’a aussi démontré cet été caniculaire. La santé, notre capital le plus précieux, pourrait-elle être le dénominateur commun pour nous accorder enfin ? Chaque investissement public, ou chaque coupe budgétaire, devrait ainsi être évaluée au regard de ses conséquences pour la santé humaine, animale et environnementale. Car l’été 2026, comme l’été 2021 avant lui, n’est qu’un avant-goût de notre avenir. Tôt ou tard, mieux vaut tôt que tard, nous devrons faire corps, dépasser les clivages et nous organiser ensemble pour préserver notre santé. –

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