Du côté de la vie, à la clinique du trauma

Depuis 2018, au CHU Brugmann, la clinique du trauma développe une méthode thérapeutique originale pour traiter les événements traumatiques « simples » (accidents, catastrophes…) et « complexes » (abus, maltraitances, viols…). Reportage dans un bel espace de soin où la libération de la parole, la médiation artistique et les techniques psychocorporelles redonnent progressivement une puissance d’agir à des personnes profondément meurtries dans leur chair.


Le hall de la clinique du trauma, au CHU Brugmann. Un espace de soins inédit où l’équipe pluridisciplinaire aide les patients et les patientes à « reprendre leur chemin de vie de la manière la plus apaisée possible ». — Anouck Caucheteux

« Pour clôturer l’atelier, je vous propose d’expérimenter la reliure japonaise », annonce d’une voix douce et encourageante Quiterie Maucotel, artiste intervenante à la clinique du trauma du CHU Brugmann. Au premier étage du bâtiment « Ha » du quartier de psychiatrie, une splendide lumière d’hiver s’invite à travers de larges baies vitrées. La pièce est cosy. Avec un coin tisane, des tapis de yoga soigneusement rangés, deux fours à micro-ondes, un PC et un tableau à feuilles où l’on devine les traces d’un atelier passé – un dessin au marqueur noir schématisant une onde de choc et une phrase manuscrite « lit = dodo ».

« Grâce à cette technique de reliure, vous allez pouvoir assembler l’ensemble de vos créations et finaliser en beauté votre livre ». Assises en « U » autour de l’animatrice et d’un petit baffle portatif qui diffuse une musique folk, les quatre participantes se laissent bercer par le confort calme du lieu. « Vous prenez toutes vos pages, les empilez dans l’ordre de votre choix et nous allons procéder par étapes : percer les trous, choisir le fil, créer une couture visible. » Les visages semblent à la fois émus et concentrés. Pour Annabelle, Sandra, Françoise et Véronique (des prénoms d’emprunt), ce lundi d’hiver est particulièrement chargé en émotions : après onze journées intenses réparties sur un trimestre, c’est la dernière de leur programme thérapeutique de groupe, dont la médiation artistique constitue l’un des modules. « On a fait tout ça… », s’exclame Sandra, les yeux brillants, en feuilletant son livre avec fierté. « Je crois que je vais rajouter plusieurs feuilles blanches pour poursuivre chez moi », sourit Françoise. « Je prendrai un fil vert, c’est la couleur de l’espoir », enchaîne Annabelle. « C’est joli comme idée, la reliure », abonde Véronique à l’adresse de l’animatrice.

A chaque page, on découvre une technique artistique particulière (le collage, le dessin au bic bleu, l’aquarelle, le pastel…) et une consigne de travail proposée par Quiterie.
Ici, c’est une « lettre à ma tristesse ». Là, une vision de la colère abstraite ou figurative. Plus loin, une approche intime de « l’émerveillement ». A chaque participante désormais de boucler de manière personnelle son « livre-trace ».

Le groupe se met à l’œuvre, enthousiaste. Quand vient le moment de percer son carnet posé sur un tapis de découpe, Annabelle, la boute-en-train de l’équipe, lance à la cantonade : « On pourrait poursuivre avec un atelier piercing ! » Avant d’encourager sa voisine en train d’appuyer avec force sur son poinçon : « Libère ta colère. Pense à tous ces connards à qui on ne souhaite pas que du bon… » Des rires francs et complices résonnent tout à coup dans la salle inondée de soleil.

Un programme de huit à onze journées
Créée en 2018, la clinique du trauma du CHU Brugmann propose une méthode thérapeutique originale, collective et pluridisciplinaire inédite en Belgique qui s’articule autour de quatre modules : une séance de psychoéducation sur le stress post-traumatique (SPT), des groupes de parole et de travail sur les émotions et les symptômes ressentis, des techniques psychocorporelles et de l’art thérapie. « Le projet est né dans la foulée des attentats terroristes de 2016. Le CHU faisait alors partie du plan d’urgence hospitalier. Au-delà de la prise en charge de première ligne, on s’est dit qu’il manquait un lieu de deuxième, voire de troisième ligne, pour traiter les événements traumatiques », explique Anne Verweyleweghen, psychologue.

« Nous sommes parti·es de nos expériences et observations cliniques, mais aussi de la littérature scientifique, avec la volonté d’offrir aux patients et aux patientes différents outils pour les aider, non pas à « guérir », mais à « digérer » leur psychotrauma et reprendre leur chemin de vie de la manière la plus apaisée possible », ajoute sa collègue, le Dr Sarah Ammendola, psychiatre et responsable de la clinique.
Deux groupes (dix personnes maximum) sont constitués sur base des traumatismes vécus. L’un concerne les traumas dits « simples », liés à un événement unique : un accident (de la route, de train…), une catastrophe naturelle, une agression ou un braquage, un incendie, etc. L’autre, les traumas dits « complexes » ou « relationnels ». « Il s’agit d’événements ou de situations de vie répétitifs et précoces, qui remontent à l’enfance ou à l’adolescence et/ou qui se répètent aussi à l’âge adulte, qui engendrent des difficultés relationnelles, affectives, comportementales et/ou identitaires, précise la médecin. Ce sont des cas de maltraitances, d’abus, d’inceste, de violences sexuelles, intimes, psychologiques, conjugales. »

« On mesure la force et la puissance du groupe. Les patients et les patientes agissent comme des co-thérapeutes »
Anne Verweyleweghen, psychologue


Pour accéder à la clinique, il faut répondre à trois critères : avoir plus de 18 ans, bénéficier d’un suivi médical psychiatrique et/ou psychologique individuel et maîtriser suffisamment le français pour pouvoir échanger au sein d’un groupe. « Les personnes font acte de candidature. Nous organisons un entretien de pré-admission afin d’évaluer leurs difficultés et leurs besoins. Nous formons ensuite les groupes en équipe, explique Lauriane Fabry, psychologue. Il est important que la personne ne soit plus sous le choc direct et que son traumatisme ne soit pas trop proche dans le temps (au-delà de six mois en général). Nous demandons à chacun et chacune de s’engager à suivre l’ensemble du programme de huit à onze séances. De notre côté, nous proposons un cadre de soins sécurisant, bienveillant, à la confidentialité assurée. Avec, à la fin, un rapport de sortie rédigé par l’équipe, notamment des conseils et des recommandations personnalisées. »

Dans ce groupe psychotrauma complexe, elles étaient six au départ, elles termineront à quatre. Et, comme à chaque fois, l’entrée en matière fut douloureuse. « Il m’a fallu une semaine pour me remettre de la première journée, j’étais vidée, se souvient Annabelle. Ecouter les autres parler de leur vécu ça ravive tellement de choses, de souvenirs, de mots que l’on ne souhaite pas forcément entendre… »
Véronique évoque, elle aussi, ses débuts extrêmement pénibles : « Je suis arrivée remplie de peurs. Pendant dix-sept ans, je n’ai cessé de tourner en rond autour de ça. Toujours sous contrôle, du moins en apparence. Dans mon enfance en famille d’accueil, on m’a systématiquement dit de me taire. Je n’ai jamais trouvé ma place ni les mots. Tout à coup, je devais me livrer devant des inconnues. »

Le processus de cohésion et de mise en confiance se fait donc progressivement, par étapes : « Les personnes arrivent chez nous avec de graves séquelles psychologiques et une grande souffrance, qui impactent négativement et durablement leur vie, rappelle Lauriane Fabry, psychologue. Leurs mécanismes habituels de défense et d’adaptation ont été fortement affectés. Avec, en toile de fond, un ou plusieurs chocs traumatiques auxquels elles ont dû faire face de diverses manières. C’est la fameuse théorie des « 3 F » : « flight » (fuite) pour s’éloigner du danger, « fight » (lutte) pour contrer la menace et « freeze » (sidération). Nous sommes devant une série de symptômes complexes qui peuvent prendre des formes diverses : la reviviscence, l’évitement, la dissociation, le déni, des changements cognitifs durables… »

Le Dr Ammendola complète : « Autour du trauma viennent se greffer d’autres troubles, c’est ce que l’on appelle la « comorbidité » : des troubles anxieux et dépressifs, une dépendance à l’alcool ou aux stupéfiants, des idées suicidaires, des troubles alimentaires ou du sommeil… Nous devons intégrer ces différents éléments dans notre processus. »

Une vue sur l’unité psychiatrique du CHU Brugmann et ses jardins. — Anouck Caucheteux


Ce programme, souvent, s’inscrit dans un long parcours fait « de tâtonnements et d’errance », comme le signale Anne Verweyleweghen, psychologue. « On parle beaucoup du stress post-traumatique, notamment dans les médias et autour d’événements marquants. Pourtant, ça reste un phénomène mal connu. On manque encore cruellement de ressources. Les rares spécialistes, en particulier celles et ceux qui sont conventionné·es, sont débordé·es de demandes. Il faut attendre des mois pour une prise en charge. L’offre privée n’est pas toujours accessible aux plus précarisé·es. Au final, nous recevons des personnes qui ont erré de longs mois, voire des années, d’une prise en charge à l’autre, avec parfois un sentiment d’échec, de dévalorisation de soi et d’impuissance. »

A Brugmann, le programme est intégré dans le système de soins en hôpital psychiatrique de jour, et donc remboursé. Il n’empêche : pour la petite équipe soignante, ce travail dans la durée nécessite « beaucoup de temps, d’énergie et de disponibilité émotionnelle », comme l’explique Teresa Correia Sintra, infirmière psychiatrique, qui sert de « facilitatrice » aux côtés des patients et des patientes. Chaque journée est une nouvelle et intense traversée collective. « Il faut parfois gérer un trop-plein d’émotions, des crises de larmes, l’envie de quitter temporairement le groupe… On est là pour écouter, accueillir, ramener ensuite doucement la personne dans le collectif. »

« Parfois, j’en suis malade d’émotion et il m’arrive même de vomir. C’est sain, c’est mon corps qui me dit que ça doit sortir », témoigne ainsi Annabelle. « Le lendemain de notre séance, le mardi, il faut que ça décante, je suis dans l’incapacité de parler, même au téléphone », raconte Sandra, avec la même lucidité.

Atelier d’intelligence de l’intime
Libération collective de la parole, exercices d’introspection et d’hypnose, techniques psychocorporelles, pratiques artistiques… De 9 à 17h30, le programme des participantes est dense et diversifié, avec une alternance d’outils thérapeutiques et un repas de midi partagé : « Nous travaillons, par exemple, sur la ligne de vie de la personne (pour situer les événements dans le temps, y compris avant sa naissance), son génogramme filiatif ou imaginaire, l’identification de dix personnes qui ont marqué positivement ou négativement son existence », explique la directrice de la clinique.

Teresa Correia Sintra, elle, propose un atelier « d’intelligence de l’intime » avec sa collègue Charlaine Dumord : « Nous explorons la question du corps, des sens, de l’intimité et de la sexualité en nous concentrant sur les besoins, les limites et l’épanouissement de chacune. »
Dans ses ateliers artistiques, Quiterie Maucotel convoque, pour sa part, d’autres ressources : « Je ne suis pas là pour soigner ou pour les amener à réfléchir, j’accompagne en retrait, en proposant un cadre créatif, un espace qu’elles peuvent s’approprier à leur guise. Ce n’est pas grave si c’est inabouti. On avance à son rythme. Il n’y a ni attente esthétique ni jugement, avec une grande place laissée au tâtonnement et à l’erreur. »

« Il faut parfois gérer un trop-plein d’émotions, des crises de larmes, l’envie de quitter temporairement le groupe »
— Teresa Correia Sintra, infirmière psychiatrique

La clôture de la journée, c’est Klara Boscic, la kiné, qui la prend en charge. Une heure de pratiques psychocorporelles pour que chaque participante puisse rentrer chez elle « plus légère ». Yoga classique, des yeux ou des mains, techniques de relaxation, Qi Gong… « On travaille sur base de l’état émotionnel du groupe et du moment. Le cadre doit être sécurisant, libératoire et confortable. Ces expériences doivent permettre de quitter la peur, chercher l’apaisement, verbaliser ses sensations, sortir aussi de la performance, explique la praticienne. On explore la lenteur, en travaillant la marche, le déroulé du pas, les points d’appui. Tout cela dans l’idée de réaliser qu’on ne s’ennuie jamais avec et à l’écoute de son corps. »

Parfois, la magie opère. Parfois pas, les corps sont fermés, verrouillés. « Cet atelier me demande beaucoup d’efforts de coordination de mouvements et de concentration », avoue Véronique. « Le Qi Gong, ce n’est pas mon truc ! », ajoute Annabelle en riant. « Je repars toujours plus calme, plus relax. Après une journée où l’on va puiser loin, ça fait du bien », insiste Sandra.

Ici, à chaque trauma sa part d’ombres, de violences enfouies et de douleurs à transcender. — Anouck Caucheteux

« Pas de baguette magique »
Chaque lundi passé à la clinique du trauma est un petit pas vers une lente et longue reconstruction. Car, la porte de l’hôpital Brugmann fermée derrière soi, il faudra à chacun et chacune réaffronter la réalité parfois brutale du quotidien : une procédure judiciaire qui s’éternise, des dommages et intérêts qui se font attendre, un divorce conflictuel toujours pendant, des nuits et des nuits d’insomnies, une famille déchirée ou une garde parentale perdue, une dépendance à l’alcool ou un traitement neuroleptique à gérer, une vie sans activité professionnelle…

A chaque trauma sa part d’ombres, de violences enfouies et de douleurs à transcender. Ici, une victime d’inceste, de maltraitances ou de viols à répétition. Là, un policier ou un militaire en burn out lâchés par leurs hiérarchies. Plus loin, un malade chronique ayant côtoyé la mort après un infarctus ou le témoin d’une scène d’une violence sidérante.

« Nous n’avons pas de baguette magique ni de pouvoir de guérison totale, reconnaissent avec humilité Anne Verweyleweghen et Sarah Ammendola. Toutefois, au terme de chaque programme, on mesure la force et la puissance du groupe. Les patientes et les patients agissent comme des co-thérapeutes. Elles et ils ne subissent plus forcément leur statut de  »victimes », en redevenant progressivement acteurs et actrices de leur existence. »

Et l’équipe d’égrainer quelques ressentis positifs recueillis çà et là au fil des six années d’activité de la clinique, tout en reconnaissant qu’il y a aussi des échecs : « J’ai pu enfin déposer tout ce que j’avais sur le cœur et être écoutée », « Je me sens plus forte », « J’ai cassé une série de croyances autour de mon histoire », « Je me sens reconnectée à quelque chose de bon, de bien », « J’ai retrouvé de l’estime de moi », « Je peux enfin mettre des limites », « Je ne suis plus seule »…

« Nous n’avons pas de baguette magique ni de pouvoir de guérison totale »
— Sarah Ammendola, psychiatre et responsable de la clinique du trauma


De retour au sein de l’atelier d’art thérapie, à quelques heures de la clôture de la session, l’énergie et la lumière sont toujours au rendez-vous. Annabelle plaisante en évoquant le « volume 2 » de son carnet et propose à ses copines une « petite bouffe sympa à la maison ». Françoise fignole sa reliure avec une grande patience. Sandra s’empare d’un tas de fils emmêlés et crée des mini-pelotes autour de son doigt. « Démêler les fils de nos vies, ça nous connaît ! », s’amuse la jeune femme. Véronique contemple l’ouvrage de sa voisine sur la couverture duquel celle-ci a peint un pansement (« ma résilience à moi ») et la formule chimique de la… sérotonine (« l’hormone du bonheur, on en a grandement besoin ! »).

L’heure est au débriefing. Les quatre femmes ne tarissent pas d’éloges à l’égard de l’atelier de Quiterie, et plus largement du programme qui s’achève : « J’ai pu m’affirmer, être moi-même, sans devoir sans cesse me justifier. » « Je me suis remise intensivement au dessin et j’ai envie de reprendre mon sac à dos, partir, marcher, retrouver la montagne. C’est puissant. » « L’art, ce n’était pas pour moi, mais j’ai osé oser. » « Je ne pensais pas accomplir tout ça, des portes se sont entrouvertes en moi. Je vais me lancer dans la philo, le théâtre, la création d’un livre-outils, tout est possible… »

Les visages s’illuminent, les encouragements fusent. « C’est la première fois que tu te complimentes, tu es rayonnante ! », déclare Sandra à Véronique. Les autres abondent dans son sens. L’intéressée est très émue. La sororité et les sentiments s’expriment généreusement, à fleur de peau.
Bientôt 13 heures, le dîner est servi. Viande en sauce, petits pois et purée. « Aujourd’hui, il y a même du café », annonce Lauriane, la psychologue, un thermo à la main. « Victoire ! », s’écrie Annabelle. Un dernier repas de midi partagé avant un ultime groupe de parole et un atelier corporel. Plus fortes, moins seules et bien décidées à fixer davantage leurs limites, les voilà, ces quatre femmes, dignes et impressionnantes de courage au terme de onze journées de traitement, portées par un nouvel élan de vie. — Hugues Dorzée

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