Fille d’immigrés iraniens, Dena raconte l’exil comme personne : avec des blagues, de la tendresse et une énergie percutante. Rencontre avec une stand-uppeuse bruxelloise qui rêve d’un monde plus libre et plus rigolo.
Dena, libre en scène
Ce 28 janvier, peu avant 21h, les employés du Petit Kings Comedy Club de Saint-Gilles poussent les murs. D’ordinaire, cette salle de stand-up accueille un public réduit pour alléger la pression sur les artistes, mais ce soir, c’est la foule. Le barman désosse une pile de chaises qu’il aligne jusqu’à la porte d’entrée. Sa collègue demande aux premier·ères arrivé·es de bien vouloir prendre leur manteau sur les genoux, tandis que les habitué·es s’accoudent au bar pour libérer encore quelques hauts tabourets. Dans ce chahut, six minutes à peine avant le début du spectacle, se faufile une petite silhouette. Cheveux noirs frisés, survêt Adidas, lunettes rondes prêtes à lui glisser au bout du nez, Dena Vahdani retire ses écouteurs pour saluer un groupe d’amis. Après plusieurs années de rodage dans les petites salles belges, l’humoriste bruxelloise a ensuite joué les premières parties de Kyan Khojandi, Guillermo Guiz et Fanny Ruwet ; enchaîné les dates de Bruxelles à Avignon avec son premier spectacle Dena, princesse guerrière ; et fait un passage remarqué sur la scène de Montreux, le plus grand festival d’humour francophone. Alors, ce soir, c’est pour elle que les gens se pressent. En toute simplicité, Dena est de retour au Petit Kings, un peu comme chez elle, pour rôder son deuxième spectacle.
Elle n’a pas de nom d’artiste. Devant un rideau, Dena reste Dena. Un prénom emprunté à une montagne du sud-ouest de l’Iran, marque de son héritage familial. En 1986, ses deux parents ont pris l’avion pour fuir le régime des mollahs. Cinq ans plus tard, Dena est née à Ixelles. Scolarisée en néerlandais, elle parle français en dehors des classes et farsi en famille. « On avait une vie de réfugiés, raconte la jeune artiste. Inconsciemment, je crois qu’un enfant ressent le stress et la tristesse de ses parents. Par exemple, à l’école, j’étais brillante. Très au taquet. Je comprenais sûrement que mon père et ma mère ne pourraient pas m’aider sans maîtriser la langue. A la maison, je remplissais les documents administratifs. Normalement, à 13 ans, on ignore ce qu’est la sécurité sociale. Moi pas, et je pense que je partage cette réalité, cette charge en fait, avec d’autres enfants de parents exilés. » Comme pour compenser, petite déjà, Dena farce volontiers. « J’ai toujours été la rigolote, embraye-t-elle. Fin des années 90, ma mère adorait organiser de grands repas avec famille et amis pour créer un semblant d’Iran à la maison. Une fois, je suis apparue déguisée en mon grand-oncle très respecté, avec des coussins pour grossir mon ventre. Tout le monde a retenu son souffle jusqu’à sa réaction. Heureusement, il a éclaté de rire. » Sa mère avait allumé le caméscope et la cassette s’est refilée jusqu’en Iran. Premier buzz, sans le faire exprès.
« Le stand-up permet parfois de passer des messages. En étant sur scène, j’ai déjà plus de chance que des gens m’écoutent. Si en plus ils rigolent, ils ne sont pas sur la défensive, alors je peux leur raconter des histoires, même tragiques, et les laisser réfléchir ensuite »
— Dena, humoriste
Stand-up introspectif
Après s’être essayée à la médecine pour « soigner les autres » et au graphisme « à la recherche de sa créativité », Dena s’inscrit finalement à un workshop de stand-up à Anvers en novembre 2016. Une formation assez sommaire : trois dimanches pour écrire trois minutes de blagues et un quatrième pour les jouer. C’est sa première scène et son sketch fait mouche. « A la fin du spectacle, les formateurs – flamands donc plutôt avares en compliments, rigole-t-elle – m’ont souhaité la bienvenue dans ma nouvelle carrière d’humoriste. »
Dena va développer son propre style, à rebours parfois des codes du stand-up au pied de micro. Charisme de Coluche et tutoiement éclair, elle arpente les scènes à grandes enjambées. Ses textes aussi dénotent. Plus que des anecdotes, Dena raconte des histoires. En l’occurrence, dans son premier spectacle, elle rend hommage à ses parents, à leur quête de liberté. « Ils l’ont trouvée et ils me l’ont donnée pour que je puisse vous parler librement », aime-t-elle confier à son public. Son deuxième show, qu’elle peaufine encore ce soir, tient plutôt de l’introspection. Le récit d’une enfant de l’Iran qui cherche sa place dans la société belge.
Des réalités compliquées qu’elle agrémente adroitement de blagues, avec une autodérision presque impulsive. « J’ai très vite capté que j’arrivais à faire rire les gens en parlant de ma vie. Pour moi, le stand-up a d’abord été un exercice assez émotionnel. Il m’a poussée à réfléchir sur qui je suis, sur tout ce que je suis, retrace Dena. J’ai d’abord pensé que les gens s’en foutraient de mes origines et, finalement, c’est avec elles que j’ouvre mon premier spectacle. Cela dit à quel point elles sont importantes pour moi. Par ailleurs, j’imaginais que je raconterais sans problème mon homosexualité sur scène et je constate que c’est loin d’être simple. »

Pourtant, elle nous raconte ses amours, ses rencards et ses ruptures. Des déclarations qui l’empêchent de retourner dans son pays d’origine, où les rapports homosexuels sont réprimés par la peine de mort. Une Iranienne lesbienne, libre et debout, c’est peu courant. Alors, Dena a trouvé le moyen d’en rigoler pour en parler. Derrière les rires, ses vannes apportent sur scène ce qui la bouleverse, l’effraie ou la questionne. L’homophobie, le racisme, la misogynie, elle les aborde sans les citer. « Le stand-up permet parfois de passer des messages, apprécie-t-elle. En étant sur scène, j’ai déjà plus de chance que des gens m’écoutent. Si en plus ils rigolent, ils ne sont pas sur la défensive, alors je peux leur raconter des histoires, même tragiques, et les laisser réfléchir ensuite. Ce n’est pas automatique, mais une blague peut faire évoluer un cliché. Je trouve ça puissant ! »
Persuadée que l’humour est la manière la plus authentique de tisser des liens, la comique tient à la diversité de son audience. « Ce serait dramatique qu’il n’y ait que des gens qui me ressemblent dans les salles. Surtout qu’ils continuent à venir, mais je veux aussi que d’autres entendent mes blagues, ma version des choses. » Cela lui fait tout de même l’effet d’une grosse claque quand, un spectacle terminé, elle constate qu’un « fier membre du Vlaams Belang » la suit désormais sur Instagram. « Je trouve ça complètement dingue, s’exclame-t-elle. Dingue qu’une personne qui porte de telles idées vienne m’écouter de son propre gré. D’une certaine manière, en suivant mon contenu, il se rapproche de moi et je me rapproche de lui. C’est un début pour construire un pont. »
Jamais Dena ne s’est perçue comme une humoriste militante. Depuis ses débuts, elle a d’ailleurs toujours pris soin de refuser les étiquettes et étendards que lui tendent les journalistes. Cependant, avec la popularité qui grimpe, elle observe que son message prend doucement une autre dimension. « Je n’ai pas commencé le stand-up pour défendre une cause en particulier. C’est arrivé en racontant qui je suis. Lorsque des personnes homosexuelles, parfois issues de l’immigration, m’écrivent, je comprends que, malgré moi, je suis un peu devenue un porte-voix pour une communauté. Et, en fait, c’est beau », constate-t-elle aujourd’hui. Elle n’en fait pas une mission pour autant. Les retours et compliments, Dena les transforme plutôt en carburant. Si ses mots retentissent lorsqu’elle est pleinement elle-même sur scène, c’est la meilleure raison d’y remonter.
— Vincent de Lannoy