Depuis dix ans, ils décrochent le téléphone pour sauver des vies. Face à l’inertie de l’Union européenne, les activistes d’Alarm Phone se relaient jour et nuit pour assister directement les migrants qui prennent la mer.
Espoirs et naufrages au bout du fil
Entassé avec quatre cents autres personnes migrantes sur un bateau à la dérive, un homme lance un appel à l’aide aux secours italiens. « S’il vous plaît, dépêchez-vous. L’eau entre dans le navire. » Une demi-heure plus tard, quand l’homme insiste, il est sèchement redirigé vers les autorités maltaises, sous prétexte que le bateau coule plus près de leurs côtes. De son côté, Malte tient le discours inverse. L’embarcation en détresse se situerait non loin de l’île de Lampedusa… Le dialogue de sourds se poursuit. « Nous sommes en train de mourir, s’il vous plaît. » Quatre heures et demie après le premier appel, quand le bateau chavire, les secours des deux pays se décident à intervenir. Trop tardivement. Ce 11 octobre 2013, 268 personnes sont mortes dans ce naufrage, dont une soixantaine d’enfants.
Que se serait-il passé si l’opinion publique avait pris la mesure exacte de ce qui se jouait ce jour-là en Méditerranée ? Si ce bateau, et tous les autres avant lui, avaient eu la possibilité d’appeler à l’aide un opérateur indépendant ? Cet insupportable drame aurait-il pu être évité si les autorités maltaises et italiennes avaient été davantage sous pression ? Durant l’année qui a suivi cette catastrophe, ces questions ont animé un collectif d’une cinquantaine d’activistes d’Europe et d’Afrique du Nord. « On ne pouvait plus se contenter de reconstituer les naufrages et chercher des responsables quand il était trop tard », explique Rubi, membre du collectif depuis les débuts. « Il fallait que l’on trouve un moyen d’intervenir en temps réel. » L’idée d’un numéro d’alarme solidaire leur est alors soufflée par le père Mussie Zerai, un prêtre érythréen dont le téléphone privé s’est transformé en ligne d’assistance pour les personnes exilées. En 2003, il étudiait à Rome lorsque son portable a sonné au milieu de la nuit. Derrière un numéro singulier, celui d’un téléphone satellite, un homme lui a demandé de l’aide dans sa langue natale. C’est en entendant les cris de détresse qui couvraient la voix de son interlocuteur qu’il a compris qu’il ne s’agissait pas d’un canular. Lui-même paniqué, il a appelé les garde-côtes pour les presser d’intervenir. Depuis cette nuit-là, le numéro de Mussie Zerai passe entre les mains de celles et ceux qui se préparent à prendre la mer et se griffonne sur les murs des geôles libyennes. « Pendant des années, il a fait seul ce qu’on s’apprêtait à faire avec tout un réseau de militants », souligne Rubi.
Il a fallu plusieurs mois aux activistes pour monter leur projet, Alarm Phone. Pour préparer l’infrastructure logistique et technique du système téléphonique. Elaborer des « plans d’alarme » pour chaque zone maritime. Rédiger les manuels et les différentes procédures à suivre. Et enfin, enrôler et former une cinquantaine de citoyen.nes engagé.es. Alarm Phone ne possède ni équipe de sauvetage, ni bateau, ni hélicoptère, donc n’intervient jamais en mer. C’est avant tout un numéro d’alerte permettant de déclencher et de suivre des opérations de sauvetage, quand celles-ci se font attendre. Le 11 octobre 2014, pile un an après le drame de Lampedusa, le téléphone a commencé à sonner.
« Sauver des gens »
Une décennie plus tard, huit mille embarcations de migrants provenant de tous les coins de la Méditerranée, de l’Atlantique ou de la Manche ont alerté Alarm Phone. Soutenu uniquement par des dons de particuliers, le réseau compte désormais trois cent militant.es bénévoles, organisé.es en équipes locales basées en Europe et en Afrique. Quand ça sonne, les appels sont redirigés vers des téléphones de garde, qu’ils décrochent depuis chez eux, toujours en duo.
Etty et Gabriel font partie de l’équipe de Bruxelles, créée en septembre 2023. Après plusieurs mois de formation aux côtés des activistes de Cologne, le groupe belge fonctionne désormais de manière autonome. A l’aube ou à l’heure du coucher, Etty et Gabriel s’installent face à leurs écrans d’ordinateur sur lesquels s’aligne une série d’onglets : les prévisions météorologiques, le site internet VesselFinder pour suivre en temps réel l’évolution du trafic maritime, les logiciels de traduction, et une carte propre à Alarm Phone, pour encoder les coordonnées géographiques des navires. C’est la première information à demander lorsqu’un bateau les contacte. « Si les personnes arrivent à nous appeler en pleine mer, c’est qu’elles ont un téléphone satellitaire sur lequel elles peuvent obtenir leur position », explique Etty qui, quand la connexion le permet, essaie ensuite de savoir si des garde-côtes ont déjà été appelés, l’heure et le lieu de départ de l’embarcation, la destination, la description du bateau, le nombre de personnes à bord et de blessé.es. « Mais beaucoup de navires ne sont pas équipés de tels téléphones, donc les communications sont souvent très mauvaises. Parfois, on n’obtient que les trois premiers chiffres de la position. Ce qui nous permet de deviner plus ou moins où ils se trouvent. Parfois, on n’entend rien. Juste des gens qui appellent à l’aide. »
« A chacune de nos permanences, on peut entendre des gens crier et puis perdre le contact avec un bateau avant d’apprendre qu’il a complètement disparu »
— Rubi, membre du collectif Alarm Phone
Certains appels leur arrivent également de la terre ferme, de proches inquiets restés au pays. « On n’a pas de contact direct avec un bateau dans ces cas-là, explique Gabriel. On sait juste qu’un tel type de navire a quitté telle côte à une certaine heure. En fonction des conditions météorologiques du moment, on essaie de redessiner la trace de l’embarcation, et puis de la mettre à jour régulièrement. »
Pour chacune de ces embarcations, l’enjeu est de relayer les informations recueillies aux services de secours officiels. Par tous les moyens. Selon le pays et le contexte politique, ils réagissent différemment. « Longtemps, les garde-côtes italiens ont été plutôt coopérants, mais c’est moins le cas depuis 2017 », retrace Rubi. Début février de cette année-là, dans un accord controversé soutenu par l’Union européenne, l’Italie s’est engagée à soutenir financièrement les garde-côtes libyens, qui interceptent et renvoient de force les bateaux de migrants vers la Libye. « Aujourd’hui, ils se contentent de recueillir nos informations, mais ne nous disent presque jamais s’ils interviennent ou non. A quelques exceptions près, Malte et la Libye ne répondent même plus au téléphone. L’Espagne, par contre, est plutôt solidaire. » La simple retransmission d’une alerte exige donc déjà une certaine ténacité. « Je suis assez effarée par le nombre de mails que l’on peut envoyer dans le vide et le nombre de fois où l’on se fait raccrocher au nez, s’inquiète Etty. Je ne comprends pas qu’on n’ait pas le même objectif avec les sauveteurs maltais ou italiens : sauver des gens. »

Même sans réponse, ces mails et coups de fil peuvent s’avérer utiles. En empêchant les autorités de nier qu’elles étaient au courant, mais aussi en limitant les pratiques de « push back », c’est-à-dire le refoulement des migrant.es vers leur point de départ. Une réalité quotidienne en Méditerranée, d’après les militants. Etty se souvient d’une conversation avec un groupe de Palestinien.nes échoué.es sur une île grecque après avoir quitté la Turquie : « Elles et ils étaient coincé.es, certains blessé.es, et effrayé.es à l’idée d’être renvoyé.es à leur point de départ. On savait que la police était déjà sur place, mais on a quand même signalé le naufrage aux autorités. C’était une manière détournée de leur indiquer qu’on était au courant et qu’elles ne pouvaient pas repousser ces personnes vers la Turquie. »
Tout en cherchant à déclencher des sauvetages, quand les moyens le permettent, les bénévoles d’AP maintiennent le lien avec les personnes à bord des navires. Ils les rappellent pour donner quelques consignes basiques contre l’hypothermie, le mal de mer ou les brûlures d’essence. « Pour certains bateaux, on est leur unique point de contact, constate Gabriel. On fixe des rendez-vous téléphoniques pour faire le point sur leur avancement, mais c’est aussi une manière de les soutenir moralement et psychologiquement. » Même sans être confrontées à une situation de détresse imminente, c’est évidemment rassurant pour les personnes en mer de savoir que quelqu’un suit leur trace, que leur sort n’est pas totalement inconnu.
Si les secours restent arrimés au port, une équipe média d’AP communique les situations des bateaux abandonnés à des journalistes et à la société civile. Quand il est encore temps, c’est un ultime coup de pression pour les pousser à réagir. Quand c’est trop tard, c’est pour dénoncer publiquement qu’autant d’êtres humains ont été repoussés ou laissés pour morts en pleine mer. Sur les rives de la Méditerranée, dans les postes de police, dans les hôpitaux et les morgues, d’autres membres d’Alarm Phone essaient, par ailleurs, de retrouver la trace de ces personnes, avec l’espoir d’amener une réponse aux familles dans l’attente. D’autres encore agissent avant la traversée, au Maroc notamment, pour informer de ses dangers et distribuer le numéro d’urgence.
Sur les cartes d’Alarm Phone
Pleinement engagé.es pour la liberté de circulation, les activistes voient se dessiner sur leurs cartes les conséquences de la politique migratoire européenne qu’ils dénoncent. « On constate que, pour se rendre en Grèce, les Syriens prennent de plus en plus souvent la mer en Libye plutôt qu’en Turquie, regrette Rubi. Aucune nouvelle mesure n’arrête l’immigration. Les personnes empruntent juste d’autres itinéraires, beaucoup plus longs et beaucoup plus dangereux. »
Dans l’urgence d’un naufrage, les bénévoles essaient aussi d’entrer en contact avec des bateaux civils, de commerce, ou d’ONG comme l’Aurora de Sea Watch ou l’Ocean Viking de Sos Méditerranée. Mais là aussi, des décisions politiques peuvent entraver une intervention.
« Pour certains bateaux, on est leur unique contact. Alors on fixe des rendez-vous téléphoniques pour faire le point sur leur avancement, mais aussi pour les soutenir psychologiquement. »
— Gabriel, membre du collectif Alarm Phone
Depuis mars 2023, une loi italienne interdit aux navires de recherche de mener plus d’une opération de sauvetage à la fois et les oblige à naviguer sans délai vers les « ports de sûreté » qui leur sont assignés après une opération. En outre, dans la pratique, les autorités italiennes les redirigent vers des villes au nord plutôt qu’au sud du pays, ce qui prolonge considérablement leur temps de trajet et limite leur présence en zone de recherche. De quoi frustrer Gabriel et les autres activistes, quand ils voient sur les cartes qu’un bateau est forcé de faire un demi-tour, alors que des appels de détresse ont été émis dans les alentours. « Désobéir, ce serait prendre le risque de se faire saisir le navire et de ne plus sauver personne durant plusieurs jours », précise le militant bruxellois.
Pour Alarm Phone, cette loi italienne n’est qu’un reflet de notre monde qui se barricade. Dans son rapport de dix ans d’activité, le collectif s’inquiète de « la vague de racisme, d’autoritarisme et d’inhumanité de plus en plus forte, aussi bien en Europe qu’en Afrique du Nord et ailleurs. Il est à craindre que le régime des frontières devienne encore plus brutal dans les années à venir. » Si les personnes qui migrent sont criminalisées depuis longtemps, celles qui leur viennent en aide sont, elles aussi, de plus en plus souvent confrontées à la justice. Le père Mussie Zerai en a fait l’expérience en novembre 2016. Placé en examen par les procureurs de Trapani pour aide à l’immigration illégale, il a finalement été blanchi. Comme pour devancer ce genre d’accusation, sur son site web, Alarm Phone affiche clairement sa position et sa solution pour en finir avec les réseaux de passeurs : « Ces personnes existent et existeront tant que des régimes frontaliers empêchent les réfugié.es et les migrant.es d’entrer légalement dans un pays et les obligent à emprunter des itinéraires secrets, coûteux et dangereux. Ils disparaîtraient en un rien de temps si les personnes qui meurent en mer pouvaient atteindre l’Europe en toute légalité. »
En Belgique, les activistes rencontré.es ne craignent pas pour leur sécurité. Mais ailleurs en Europe, la situation est différente. « Depuis un moment, nous n’avons plus de militant.es en Turquie à cause de la situation politique sur place, explique Rubi. Nous sommes attentifs à la situation en Grèce et en Italie. Nous devons rester prudent.es. »
Quand un shift prend fin, ce n’est jamais vraiment terminé. « En Méditerranée, les traversées durent en général plusieurs jours. Alors quand on passe le relais à d’autres bénévoles, c’est au mieux dans l’incertitude, au pire avec la certitude d’un drame », témoigne Etty. C’est pour ça, qu’avant de reprendre le cours de sa vie, Gabriel prend le temps de se déconnecter de chaque plateforme, de fermer les onglets un à un, de déchirer ses notes avant de quitter la pièce où il a reçu les appels. « A l’extérieur du réseau, les gens se demandent souvent comment on tient, nous confie Rubi. C’est vrai que nous sommes confronté.es à la mort en mer à chacune de nos permanences, qu’on peut entendre des gens crier et puis perdre le contact avec un bateau avant d’apprendre qu’il a complètement disparu. Mais nous vivons aussi d’autres moments : des sauvetages, des personnes qui arrivent à bon port, des familles qui nous disent merci. C’est très valorisant de savoir qu’on a pu aider concrètement ces gens. » — Vincent de Lannoy