Un édito de la rédaction d'Imagine.
« Il est grand temps »
De la colère. C’est le sentiment qui pour l’instant domine devant ces brasiers. Ces flammes qui, hectare par hectare, dévorent l’Europe. Se déchaînent à Bordeaux, Washington, Fermoselle, Cairngorms, Madrid, Paris, Paros, et demain ailleurs encore.
Colère devant la surmortalité provoquée par la canicule. Colère face aux services de soin débordés – on leur avait pourtant tant promis lors de la dernière pandémie. Colère devant les agriculteur·rices désespéré·es par une sécheresse et des températures telles que leurs plants ne peuvent plus pousser, leurs bêtes se nourrir.
Colère, indignation et amertume. Parce que tout cela était prévisible. Parce que cela fait cinquante ans que des scientifiques de plus en plus nombreuses et nombreux alertent. Trente ans qu’Imagine relaie leur parole.
C’était prévisible, mais beaucoup de responsables politiques ont préféré (et préfèrent encore) faire comme si le doute était permis. Ce doute « toxique dès la première dose » comme le dit justement le médecin Jean-David Zeitoun dans une interview au journal Le Monde. Un doute instillé par toutes celles et ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change, parce qu’il en va de leur fortune, de leurs affaires, de leur emploi peut-être, parfois.
L’inertie politique est saisissante. En Belgique, au-delà d’une forme de sidération collective estivale, le déni s’est manifesté par une absence totale de réaction coordonnée depuis la première canicule du mois de juin. En creux, ce silence trahit l’indigence des réponses politiques fédérales et régionales face à l’urgence climatique, tant sur le plan de l’adaptation de nos territoires et de nos infrastructures que de la limitation structurelle des émissions.
Il apparaît évident que les coalitions au pouvoir n’ont pas, en réalité, l’intention d’agir en profondeur sur les racines du dérèglement climatique. Il faudrait pour cela remettre en cause les fondements d’un système économique basé sur les énergies fossiles. Au risque de contrer des intérêts puissants, mais aussi d’affronter des habitudes et des visions du monde tout aussi influentes qu’il nous faut pourtant transformer.
“On ne reste pas les bras croisés”, a donc voulu rassurer Bart De Wever à la Foire de Libramont, face aux critiques liées à l’inaction climatique du gouvernement fédéral. Désolé·es Monsieur le Premier ministre. Nous pouvons difficilement vous donner du crédit quand votre ministre de la Défense (qui risque de devoir intervenir le jour où nous aurons à nouveau les pieds dans l’eau) préfère nous inviter à décapsuler une bière autour du barbecue et à barboter dans sa piscine. Et ce, pendant que l’Europe et la Belgique comptent leurs morts.
Evidemment, dans une piscine, le sentiment d’urgence n’est pas le même que dans un logement qui bout en été et gèle en hiver. Il n’est pas le même dans un bureau climatisé que devant une récolte dévastée par la chaleur. Les effets du dérèglement climatique sont inégalement partagés – ils vont pourtant tôt ou tard toutes et tous nous rattraper. Ces feux du Sud, nous risquons de les voir rapidement à nos portes. Ils ne sont de plus, pardon pour le mauvais jeu de mots, que le sommet de l’iceberg.
Des catastrophes plus lentes, moins spectaculaires, sont aussi en cours : des morts causées par les particules fines, des victimes de cancers liés aux pesticides, etc.
Il est encore temps. Si notre futur est prévisible, il se joue (encore) aussi aujourd’hui. En matière de climat, nous ne retournerons pas en arrière, les émissions émises nous impacteront longtemps. Mais chaque tonne de gaz à effet de serre non émise est une chance de plus de limiter la hausse des températures, de modérer la généralisation d’épisodes comme celui-ci.
Nous avons pu mettre en œuvre des plans d’investissement conséquents lors du Covid et nous investissons désormais massivement dans notre défense face à la menace russe. Pourquoi n’est-ce pas le branle-bas de combat pour mettre en œuvre la transition écologique ? Où est la planification de notre adaptation à notre environnement de demain ? Tout cela coûte ? Certes, mais l’inaction coûtera plus encore. De nombreuses études convergent sur ce plan : l’addition que nous devrons toutes et tous régler – et si pas nous, nos enfants – se chiffrera en milliards d’euros chaque année. Elle menace la prospérité économique au nom de laquelle la droite conservatrice invoque le statu quo des politiques climatiques.
Bientôt, on l’espère, les incendies seront éteints. A la fin de l’été, les températures finiront par redescendre. A l’automne, le dimanche 11 octobre, la Coalition climat appelle à manifester, à crier haut et fort, dans la rue : cet été terrible ne peut pas être oublié, il faut passer à l’acte.
Il est grand temps que le détricotage en cours des politiques climatiques aux niveaux européen, belge et wallon cesse. Il est grand temps de jeter toutes nos forces politiques, économiques, sociales dans ce chantier du siècle pour nous assurer à toutes et tous des lendemains possibles. Un avenir commun dans un monde non seulement habitable mais aussi – tant qu’on y est – plus joyeux, plus équitable, plus sobre, plus juste qu’aujourd’hui. Notre colère nous y aidera.
Il est grand temps que le climat soit et reste une priorité politique. Toute l’année.
La rédaction