Le modèle pavillonnaire et en auto-promotion typiquement belge, aujourd’hui décrié, est le fruit d’une longue histoire. Et de décisions politiques.
Une brique bien politique
Le modèle pavillonnaire et en auto-promotion typiquement belge, aujourd’hui décrié, est le fruit d’une longue histoire. Et de décisions politiques.
Le modèle pavillonnaire et en auto-promotion typiquement belge, aujourd’hui décrié, est le fruit d’une longue histoire. Et de décisions politiques.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Lorsqu’on observe par exemple une carte des implantations du bâti à la frontière entre Belgique et Pays-Bas, la différence est nette : de notre côté, les taches rouges sont diffuses, réparties un peu partout, comme de petits vaisseaux sanguins à travers tout le territoire, alors que de l’autre côté de la frontière elles sont plus nettement resserrées et séparées les unes des autres. La célèbre brique dans le ventre du Belge ? Elle est née il y a bien longtemps, et résulte clairement de choix politiques.
Lors de la révolution industrielle, une partie de la population quitte les campagnes pour trouver de l’emploi en ville. Charleroi, Liège se développent à une vitesse folle. Mais à la fin du 19e siècle se conjuguent plusieurs facteurs, sources de la situation actuelle.
_« Les patrons ont de plus en plus de mal à trouver de la main-d’œuvre, _explique Yves Hanin, le directeur du CREAT. Les catholiques au pouvoir vont lancer une politique de transports publics, en créant des lignes de chemins de fer vicinaux qui permettent d’aller chercher des travailleurs à la campagne et de les y maintenir. » La ville est perçue comme un lieu de perdition dont il vaut mieux éloigner le peuple. Les premiers navetteurs d’Europe sont nés ! _« Le gouvernement lance ensuite une politique du logement, avec l’ouverture des crédits hypothécaires pour les particuliers, poursuit l’urbaniste, et la mise à disposition de foncier. L’idée est d’éviter que les ouvriers ne soient dépendants de leurs patrons y compris pour leurs habitations, comme dans les corons. »
« On s’assurait ainsi une certaine pacification de la classe ouvrière,_ complète Jacques Teller, son collègue de l’université de Liège. Etre propriétaire, cela veut dire avoir un bien à protéger… »
Les terrains les plus éloignés de la ville étant moins onéreux, l’habitat se distancie peu à peu des centres urbains – un phénomène évidemment renforcé par l’arrivée de la voiture pour tous : les classes aisées vont elles aussi se délocaliser à la campagne, les résidences secondaires deviennent des résidences principales.
L’État favorise un accès à la propriété par « l’auto-promotion » : l’achat d’un terrain dans un lotissement pour y faire construire la maison de son choix devient le modèle majoritaire.
_« Et tout ça se réalise petit à petit, sans plan d’ensemble, constate Benoît Moritz, enseignant à la faculté d’architecture de l’ULB, La Cambre-Horta. Le premier schéma a été réfléchi en 1958 mais il fallu attendre vingt-et-un ans pour se mettre d’accord et voir arriver les plans de secteur ! La Belgique est un pays très libéral, et même depuis lors il y a finalement très peu de régulation… »
Parallèlement, les villes, considérées comme des centres tertiaires, s’emplissent de voitures, de bureaux, et les villages, qui voient leurs agriculteurs disparaître, sont très favorables à l’arrivée de nouveaux habitants. « Après la guerre, _raconte Bernadette Vauchel, il fallait nourrir une population croissante, produire plus, mécaniser l’agriculture… Il y avait des primes pour abattre les haies, les arbres. » Les activités agricoles se concentrent, les fermes se transforment en résidences secondaires puis principales. « Une tendance qui perdure : les fermiers ne trouvent pas de repreneur, ont une maigre pension, et vendent leurs terres qui sont transformées en lotissements. »
Ajoutez à cela une politique fiscale très favorable à la campagne – « les impôts communaux sont moins élevés à Lasnes qu’à Molenbeek », s’exclame Benoît Moritz – tout concourt à disperser l’habitat.
_« Il faut sortir de l’image du Belge qui adore sa quatre façades, estime Jacques Teller. Il s’agissait tout simplement du système le plus rationnel du point de vue économique (grâce à la fiscalité et l’auto-promotion), social (on y reste entre soi), et de l’accès aux services comme les écoles qui sont tout de même assurés. Mais on arrive au bout du modèle… » Consommation spatiale abusive, dépendance à la voiture, coûts collectifs très élevés ; depuis presque vingt ans le grignotage de notre territoire par les nouvelles constructions ralentit. « Les 2 000 hectares par an des années 80 ont été divisés par deux,_ évalue Yves Hanin, et plus de logements y sont produits. »
D’après les estimations, les besoins sont toujours plus importants – imputables au vieillissement de la population, aux migrations, à l’accroissement des divorces et séparations. Mais il est temps de trouver la source des nouveaux logements ailleurs que dans ce modèle pavillonnaire. « D’ailleurs nos étudiants n’apprennent plus à concevoir des maisons individuelles », remarque Benoît Mortiz.
Bon nombre de ceux qui ont installé leur famille dans ces lotissements vivent aujourd’hui dans des espaces trop grands pour eux – les enfants sont partis, le conjoint est décédé, le couple divorcé – et obsolètes du point de vue énergétique… Profitons-en pour rénover et diviser intelligemment ces villas et leur jardin. Les friches industrielles et les terrains aux abords des gares sont réinvestis et permettent un habitat plus dense. « Il faut retravailler ces territoires, poursuit l’urbaniste, changer les mentalités pour faire progresser le vivre ensemble, développer les habitats groupés. » « Produisons d’autres types d’espaces partagés (bureaux, buanderie, jardin…), ajoutons des fonctions aux logements », renchérit Jacques Teller. « Et repensons comme un tout ces zones métropolitaines, conclut Yves Hanin, en y développant les circuits courts, la production d’énergie. » — Laure de Hesselle
‘‘C’était un lotissement de trente-cinq terrains situé le long d’une route. Il était proche d’un accès à l’autoroute, il y avait une gare et un bus pas très loin, cela semblait bien desservi. Nous quittions Bruxelles, où nous avions vécu deux ans, pour nous rapprocher du travail de mon ancien compagnon, près de Tihange. J’aurais voulu rester proche de la capitale, mais la région était beaucoup trop chère : nos recherches nous ont menés de plus en plus loin.
Nous nous sommes finalement promenés entre Liège et Namur, et nous avons trouvé un terrain assez spacieux à Yvoir, au fond d’un cul-de-sac.
Mon compagnon déteste la ville et nous avions le sentiment que pour des enfants ce serait bien : c’était calme, sans circulation, ils pourraient jouer tranquillement. Nous avions vu juste : ils étaient en sécurité. Mais nous n’avions pas compris d’emblée qu’ils étaient également confinés dans ce cocon : pour voir un copain, participer à une activité, il fallait qu’un parent les y conduise. Cela ne correspond pas à la vie avec des ados.
Question mobilité, c’est zéro, il faut toujours prendre la route. Quand j’y habitais, je me disais que c’était l’occasion de décompresser, mais maintenant que j’ai déménagé je réalise que c’était surtout une énorme perte de temps ! Aujourd’hui, je fais en sorte que le temps passé en voiture soit le plus court possible et que les enfants soient autonomes.
A Yvoir, il y a des commerces, des cafés, mais nous n’y allions pas, notre vie sociale se construisait à Namur en réalité. Ces maisons sont des maisons-dortoirs, on ne fréquente que les voisins directs.
Pour mon ancien compagnon, ces relations proches sont un plaisir, mais moi j’avais le sentiment d’être enfermée dans ce quartier, de voir toujours les mêmes personnes, il n’y avait pas assez de mixité.
Après les avoir fréquentés pendant quinze ans, je n’ai plus aucune nouvelle de mes anciens voisins depuis mon déménagement. C’est étrange. Comme si le lien était entièrement attaché au territoire, à la maison…
L’intérêt de la maison quatre façades, c’est d’être chez soi, d’y faire ce que l’on veut, sans souci acoustique. Et une fois la végétation poussée, nous n’avions quasi plus de vis-à-vis. On s’imagine être plus en rapport avec la nature mais c’est une illusion : nous n’en avons jamais vraiment profité, nous n’avons jamais vraiment été à la découverte de cette nature environnante. Et pour cause : la chaussée est très dangereuse, les voitures roulent vite, et il n’y a pas de trottoir. » — Laure de Hesselle