Certaines crises humanitaires dramatiques sont trop souvent absentes du débat public. Parmi elles, les situations en République démocratique du Congo et au Soudan sont particulièrement criantes. Imagine cède la plume à Médecins Sans Frontières (MSF) pour faire le point, en chiffres, sur celles-ci. Cette contribution s'inscrit dans le cadre d'un partenariat de visibilité entre MSF et Imagine Coop.
Les crises négligées : « Le choix d’agir nous appartient »
Violences armées en RDC
L’est de la RDC est en proie à des conflits depuis trois décennies. En 2025, la situation s’est encore aggravée avec des combats intenses entre l’armée congolaise (FARDC), l’Alliance Fleuve Congo (AFC)/M23 et leurs alliés. Par ailleurs, les lignes de front se sont rapprochées des zones d’opération de MSF dans le Nord et le Sud Kivu. Les équipes de MSF et les structures de santé que nous soutenons continuent chaque jour de traiter un grand nombre de cas de blessures au gré des offensives et des affrontements dans la région. Elles assistent à un flux continu de blessé·es et de victimes. Dans certains contextes, les civils sont délibérément pris pour cible ; dans d’autres, ils se retrouvent pris entre deux feux, souvent victimes de balles perdues.
28 000 survivant·es de violences sexuelles
Au premier semestre 2025, MSF a pris en charge près de 28 000 survivant·es de violences sexuelles dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri et du Maniema, dont 97 % étaient des femmes et filles, et 10 % des mineur·es.
3 travailleurs tués
La violence armée touche aussi régulièrement les structures de santé où travaille MSF, avec des conséquences directes sur le personnel et les patient·es. Trois employés MSF ont été tués en 2025 au Nord-Kivu.
3 600 personnes soignées
Au premier semestre, MSF a traité plus de 3 600 personnes pour des blessures liées à la violence dans les quatre provinces. Les civils représentent jusqu’à 80 % des admissions à Mweso. Les blessures par balles sont les plus fréquentes (47 % des cas à Masisi), suivies des blessures par arme blanche (38 %), des bombardements et de la torture.
10 000 personnes déplacées
Début 2025, à Masisi, 10 000 personnes se sont réfugiées dans la base de MSF et à l’hôpital général de référence pour échapper aux combats.
2 000 consultations en santé mentale
La violence généralisée a aussi des répercussions dévastatrices sur la santé mentale (stress aigu, anxiété, stress post-traumatique), ce qui nécessite une réponse adéquate de services spécialisés. MSF fait de la santé mentale un pilier essentiel de sa réponse aux violences. A Mweso, entre deux et cinq personnes sont hospitalisées chaque semaine pour troubles mentaux. En Ituri, 1 630 personnes ont été prises en charge psychologiquement depuis début 2025. A l’hôpital de Masisi, près de 2 000 consultations de santé mentale ont eu lieu entre janvier et juillet.

Malnutrition extrême au Soudan
Alors que les personnes affamées continuent de fuir les atrocités commises par les Forces de soutien rapide (FSR) à El Fasher, MSF fournit des soins d’urgence à celles qui ont atteint la ville de Tawila. Les équipes y constatent des niveaux extrêmes de malnutrition aiguë, à l’image de ce qui est observé à travers tout le pays.
Des enfants surexposés à la malnutrition
Les observations de MSF corroborent les craintes selon lesquelles la famine aurait dévasté la population d’El Fasher, assiégée pendant plus de cinq cents jours. Parmi les enfants de moins de cinq ans arrivés à Tawila entre le 27 octobre et le 3 novembre, plus de 70 % souffraient de malnutrition aiguë, dont 35 % de forme aiguë sévère. 60 % des 1 130 adultes examinés souffraient de malnutrition aiguë. Chez les femmes enceintes et allaitantes, les taux sont encore plus élevés : sur 6 500 femmes examinées à Tawila, 50 % souffraient de malnutrition aiguë (15 % sévère, 35 % modérée). Cela expose leurs enfants à un risque sérieux de poids insuffisant à la naissance ou de malnutrition.
Des décès évitables
Au-delà d’El Fasher, les équipes de MSF à travers le Soudan ont constaté une détérioration généralisée de l’état nutritionnel des enfants au cours des derniers mois. La crise est alimentée par plusieurs facteurs qui se recoupent comme l’insuffisance alimentaire, les maladies, les violences, le manque de moyens de subsistance, les conditions de vie précaires et les déplacements de population. Dans l’Etat du Nil Bleu, l’arrivée de Soudanais revenant du Soudan du Sud a épuisé des ressources déjà fragiles. Des milliers de familles vivent dans des camps de fortune avec un accès limité à l’eau potable, à la nourriture et aux services d’hygiène, ce qui entraîne une épidémie de choléra et une augmentation de décès évitables chez les enfants. Entre juillet et août 2025, MSF a observé une augmentation de 83 % d’enfants malnutris comparé à 2024. Entre juillet et septembre, 100 sont décédés, souvent du choléra combiné à la malnutrition à l’hôpital universitaire de Damazin.
Un accès limité aux soins
La malnutrition s’est aussi aggravée dans l’Etat de Khartoum : plus de 700 000 personnes sont revenues dans des quartiers dévastés par la guerre, où l’accès à l’eau et aux soins est limité. Cela fragilise particulièrement les femmes enceintes et allaitantes mais aussi les enfants. En septembre 2025, à l’hôpital Al Banjadeed, 46 % des enfants examinés souffraient de malnutrition.
Carte blanche de Jean-Nicolas Armstrong-Dangelser, référent pour les opérations MSF au Soudan.
« La guerre contre le Soudan : le choix d’agir nous appartient »
« Le choix d’agir nous appartient. » Cette phrase a fait écho dans mon esprit tout le temps que j’ai passé au Soudan. J’y étais en tant que membre de l’équipe de soutien opérationnel chargée de répondre aux besoins humanitaires croissants causés par cette guerre insensée qui dure depuis plus de 30 mois.
Ces besoins ne se limitent pas aux frontières du Soudan. Les réfugiés soudanais qui fuient vers des pays voisins pour sauver leur vie, notamment dans l’est du Tchad ‒ où j’ai également passé plusieurs mois à répondre à la crise humanitaire ‒, font face à d’énormes lacunes en matière d’aide.
La responsabilité de ce qui se passe est, en fin de compte, un échec collectif.
J’ai rencontré d’innombrables témoins directs. Je me souviens notamment d’avoir échangé avec des réfugiés qui avaient fui les massacres de juin et novembre 2023 à El Geneina, la capitale du Darfour occidental. Je les ai rencontrés en mai 2024, lorsque le siège d’El Fasher a été imposé par les Forces de soutien rapide (FSR). Ces témoins m’ont raconté leurs expériences terrifiantes à savoir comment des milliers de membres de leur communauté ont été massacrés à El Geneina et comment ils craignaient qu’El Fasher ne subisse bientôt le même sort.
Je me souviens de la tristesse sur les visages des gens, choqués, qui rentraient à Khartoum après le ramadan. Ils retrouvaient des quartiers entièrement détruits après des mois de combats incessants dans les rues, de frappes aériennes et de campagnes de bombardements indiscriminés à l’artillerie lourde. Le niveau de destruction était une indication flagrante de l’objectif des factions armées : anéantir l’ennemi et maintenir leur pouvoir sur la population sans aucun égard pour la préservation de la dignité et des vies humaines.
Je me souviens des mères dans le service de néonatologie de l’hôpital universitaire d’El Geneina qui comptaient le nombre de nouveau-nés décédés la semaine précédente en raison des lacunes en matière de soins de santé dans toute la région du Darfour occidental.
L’ampleur des ravages au Soudan est déchirante. La complexité du conflit ne peut être résumée en quelques phrases, mais il est clair que le tissu social du pays est en train d’être déchiqueté car les gens sont contraints de prendre parti afin simplement de survivre.
Les forces en présence émergent des fractures ethniques que les parties au conflit exploitent à leur propre avantage, à l’instar des puissances coloniales avant elles. Ces fractures sociales sont profondément enracinées dans le passé, et les répercussions des événements actuels se feront sentir pendant des générations.
L’humanité sous nos yeux dans sa réalité la plus sombre
Je ne qualifierais pas ce dont nous sommes témoins au Soudan d’inhumain, car ce mot lui-même est la première étape du processus d’altérisation qui est à l’origine même de cette crise. Ce que nous voyons, c’est réellement le côté le plus sombre de l’humanité qui se révèle à travers les actions menées contre les civils au Soudan depuis 30 mois.
Tristement, cela nous rappelle le génocide du début des années 2000. Les violences perpétrées à cette époque impliquaient exactement les mêmes acteurs que ceux qui sont à l’œuvre aujourd’hui, même si de nombreuses relations et alliances ont changé. Depuis trop longtemps et encore à l’heure où j’écris ces lignes, dans leurs écrits et leurs discours, les acteurs armés au Soudan font disparaitre l’humanité de communautés entières afin de justifier l’extermination physique et culturelle de ces populations.
La violence et l’obscurité ne sont toutefois pas les seuls éléments qui font écho au passé. La générosité, le courage et l’audace du peuple soudanais perpétuent également les anciennes traditions de solidarité de ce pays sous diverses formes. Les cuisines communautaires ont nourri des millions de personnes depuis des mois, des années, et continuent de le faire. Des acteurs locaux comme les réseaux de médecins et les emergency rooms [chambres d’urgence] traitent des centaines de milliers de patients et ont sauvé d’innombrables vies. Et ce ne sont là que quelques exemples de l’écosystème d’entraide qui existe au Soudan. Non seulement ils accomplissent un travail incroyable, mais ils constituent également l’essentiel de l’aide que reçoit le peuple soudanais, en particulier dans les zones qui sont inaccessibles depuis des mois aux organisations internationales et aux institutions étatiques.
Nous avons collectivement abandonné le Soudan
La communauté humanitaire internationale a trahi le peuple soudanais lorsque, au début de la guerre, la plupart des membres du personnel international de toutes les institutions l’ont abandonné à son sort. Elle a continué à faillir en ne fournissant pas l’aide là où elle était le plus nécessaire, ni à l’échelle requise, en raison d’un manque de leadership et de cohérence.
Ce même échec s’étend aux mécanismes internationaux : du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) aux puissances étrangères profondément impliquées, directement ou indirectement. Malgré la résolution 2736 du CSNU, qui exigeait que les FSR mettent fin au siège d’El Fasher, aucune mesure concrète ou significative n’a été prise.
Dans l’ère post-vérité dans laquelle nous vivons, chaque belligérant prétend défendre les civils et faire respecter le droit international humanitaire, tandis que les décideurs affirment ne disposer d’aucun moyen pour mettre fin à la violence. Ces déclarations creuses ne sont que des simulacres, et le peuple soudanais attend toujours que des volontés politiques sincères se traduisent par un changement réel.
L’entraide s’est développée par tradition et par conviction, mais aussi par nécessité. Alors que ce conflit s’éternise, les besoins ne cessent de croître dans une partie de plus en plus vaste du pays. Les armes continuent d’affluer depuis les puissances étrangères malgré un embargo constamment violé qui aurait dû être étendu du Darfour à l’ensemble du pays, et les financements internationaux continuent de diminuer.
Malgré les nombreuses mises en garde de l’histoire, ainsi que des experts, des acteurs sur le terrain et des Soudanais eux-mêmes, ceux qui ont le pouvoir d’agir à l’intérieur du système international n’ont pas réussi à empêcher la mort de centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants.
Cette guerre n’est pas oubliée par inadvertance, elle est consciemment ignorée. La tragédie qui se déroule aujourd’hui était prévisible, mais pas inévitable.
Le choix d’agir nous appartient toujours.