Mieux visibiliser les effets délétères de la promotion immobilière sur les populations les plus pauvres à Bruxelles, c’est le pari de Sarah De Laet, géographe urbaine et militante, dans sa conférence gesticulée J’habite, tu habites, ils spéculent. Un appel à une nouvelle alliance entre les classes moyennes et populaires pour briser les tabous de la crise du logement dans la capitale.
Chercheuse à l’ULB, chargée de mission à Inter-Environnement Bruxelles, agent de l’administration du Logement, future animatrice du Musée du capitalisme… A 33 ans, Sarah De Laet a déjà un solide parcours professionnel derrière elle. Militante active du droit au logement dans différents collectifs bruxellois, cette géographe urbaine s’est davantage fait connaître, ces douze derniers mois, à travers sa conférence gesticulée _J’habite, tu habites, ils spéculent _dans laquelle elle porte les messages du collectif Action logement Bruxelles. Interview sur fond de chants de victoire des supporters de l’équipe du Maroc face à l’Espagne, en huitième de finale de la Coupe du Monde, au cœur du quartier des Etangs noirs, à Molenbeek.
Vous posez le constat que des milliers de personnes vivent dans des logements insalubres ou trop petits et que des milliers d’autres ont peur de ne pas pouvoir trouver un logement décent ou d’être relogées… Comment analysez-vous cet état des choses ?
— Cette situation n’est pas neuve, mais elle s’est aggravée ces dernières années sur un marché bruxellois où l’offre locative est majoritairement privée, contrairement à d’autres capitales européennes comme Vienne, par exemple. La question de la propriété est un enjeu central dans la crise du logement. Énormément de propriétaires vont privilégier, consciemment ou inconsciemment, des locataires blancs, plus riches, avec une situation confortable et des garanties solides… La discrimination est sourde à Bruxelles et le racisme des propriétaires est malheureusement une réalité. La majorité des classes populaires bruxelloises est issue de l’immigration. A chaque fois que ces ménages essaient de sortir des quartiers populaires, ils sont confrontés à des vexations et des refus, si bien que la mixité sociale ne se réalise pas vraiment dans les quartiers aisés. Et quand ces familles montent dans l’échelle sociale, une partie d’entre elles a tendance à quitter la ville pour la périphérie.
« On ne devrait plus autoriser la propriété de logements à des personnes qui accumulent des biens uniquement pour s’enrichir »
Votre parcours professionnel vous a amené à appréhender la question du logement sous différents angles. Après un passage dans l’administration, vous avez choisi de quitter celle-ci en 2023 pour vous mettre au service du Musée du capitalisme. Mettez-vous en doute la capacité des pouvoirs publics à agir efficacement sur le plan du logement ?
— Les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer. Au moins 33 % des ménages bruxellois sont dans les conditions d’accès au logement social. Mais celui-ci représente à peine 7 % du parc locatif. Les efforts et les politiques mises en œuvre ont permis de mettre sur le marché plusieurs milliers de logements sociaux ces dernières années. Et il convient de les accentuer. Or, on peut difficilement développer du logement social à une échelle massive parce qu’on se retrouve avec des promoteurs qui n’en veulent pas. Les pouvoirs publics ne parviennent pas à développer de tels programmes parce que la spéculation est trop importante. C’est un cercle vicieux continu qui nous amène à dire, avec notre collectif, que la propriété privée que l’on connaît depuis deux siècles permet des choses qui sont de nature à entraver le bien-être des plus pauvres.
Si vous étiez ministre du Logement, quelles mesures adopteriez-vous en priorité ?
— L’accord de majorité ne permet pas de toucher au marché privé qui loge 50 % de la population à Bruxelles. On ne peut pas s’occuper du logement si on ne peut pas contraindre la propriété privée. Les loyers ont augmenté de 30 % depuis quinze ans. Mais il n’y a pas eu d’amélioration structurelle de la qualité des logements mis en location. Donc, la première mesure à prendre est d’imposer une baisse des loyers, ce qui s’est déjà produit à plusieurs reprises de manière temporaire. A la rigueur on peut discuter si des travaux ont été réalisés par les propriétaires. Le marché locatif privé n’a jamais logé de manière digne et salubre les classes laborieuses et populaires. D’aucuns objectent que Bruxelles n’est probablement pas compétente pour prendre une telle mesure, mais si nous n’essayons pas, qui le fera ? Certainement pas le gouvernement fédéral, vu sa configuration politique et alors que 70 % de la population belge est propriétaire.
Le gel de l’indexation des loyers n’est-il pas une mesure qui va dans le bon sens ?
— Le gel de l’indexation des loyers sera uniquement d’application, à partir de 2023, pour les habitations qui sont des passoires énergétiques. Or, nombre de ces logements sont possédés par des propriétaires désargentés. On prend des mesures qui cochent les bonnes cases de la communication politique mais dont on évalue peu l’impact social. Il faudrait abolir la loi anti-squat qui protège la propriété privée plus que le droit au logement.
Plus structurellement, il est essentiel de collectiviser une partie du sol en étendant, bien au-delà des cinq expériences mises en œuvre en région bruxelloise, le principe des Community land trust (CLT) qui permet aux ménages de devenir propriétaires sans acheter le terrain.
Les pouvoirs publics ont également un rôle déterminant à jouer autour de l’enjeu de la rénovation énergétique des bâtiments en réservant les aides à des coopératives immobilières qui permettraient d’offrir des logements de qualité à des loyers raisonnables aux locataires. C’est un moment clef pour réaliser cette intention car de nombreux petits propriétaires ne seront pas en mesure d’effectuer ces travaux de rénovation énergétique coûteux.
Freiner la promotion immobilière à Bruxelles est-il possible ?
— Toute la question est de savoir quels types de logements il faut construire, pour qui et à quel endroit ? Pour notre collectif, il est essentiel de mettre le holà à la promotion immobilière parce qu’elle ne produit pas ce dont les habitants ont besoin. Ce qui se vend est acheté en majorité par des investisseurs selon l’Union professionnelle de l’immobilier. Mais on ne devrait plus autoriser la propriété de logements à des personnes qui accumulent ces biens uniquement pour s’enrichir. C’est le principe actuel de la promotion immobilière qui engendre une hausse continuelle des prix. Les rares bons plans en matière de location sont liés au fait qu’une partie des proprios sont des bailleurs qui n’attendent pas un rendement immédiat, maximisé. Les villes sont un moyen sécurisé et rentable à long terme pour les nouveaux investisseurs et promoteurs qui comparent les taux de rendement d’un appartement avec ceux de la bourse. Il est piquant de constater cela sur le site de promoteurs immobiliers : on y parle d’investir, rarement de bien vivre. Le risque, à défaut d’une action publique volontariste, est de renforcer le marché des capitaux et les investisseurs qui spéculent sur l’immobilier locatif pour affirmer leur prédominance au détriment des plus pauvres.
En tant qu’ancienne Ixelloise, que vous a apporté le fait de vivre dans un quartier populaire ?
— Cela m’a fait comprendre à quel point le logement est un enjeu de classe. C’est hallucinant comme ce n’est pas sexy, les pauvres ! Contrairement aux thèmes environnementaux, portés dès le départ par la classe moyenne, les questions de logement demeurent portées par des militants peu nombreux, des pauvres et le secteur associatif. Cependant, les classes moyennes galèrent aussi pour se loger à Bruxelles. C’est un moment important pour tenter une alliance de classes face à cet enjeu. Au contact du terrain, des acteurs sociaux, de ma réalité d’habitante à Molenbeek, j’ai découvert des choses insoupçonnées pour les personnes de ma classe sociale ces dernières années. Beaucoup d’habitants vivent dans des conditions dangereuses dans des bâtiments insalubres. Cela nous renvoie à la question de la dignité humaine. Quelle place a-t-on dans la société quand on occupe un appartement dévoré par les champignons ? Face à la multiplication de situations d’expulsions, les services sociaux sont débordés et au bout du rouleau.
« Les loyers ont augmenté de 30 % depuis quinze ans. Or, il n’y a pas eu d’amélioration structurelle de la qualité des logements mis en location. La première mesure à prendre est donc d’imposer une baisse des loyers »
Votre conférence gesticulée a été interprétée une quarantaine de fois ces douze derniers mois. Quelles leçons tirez-vous de cette expérience ?
— Cette conférence nous a permis de parler un peu partout de Bruxelles et de la crise profonde du logement qui existe dans la capitale. C’est fantastique car on a de plus en plus difficilement l’occasion de développer un schéma de pensée à l’heure où les réseaux sociaux sont le théâtre d’affrontements stériles. C’est donc un luxe inouï de pouvoir exprimer des idées de manière ludique pendant 1h30 sans que ce soit rébarbatif. Les retours sont très positifs et ce sont parfois des propriétaires eux-mêmes, souvent de bonne foi, qui viennent me trouver après les conférences pour poursuivre la discussion. Cet outil sert clairement à élargir notre audience pour faire en sorte que ce thème devienne prioritaire politiquement. Je suis une emmerdeuse, je peux l’assumer comme tel. Si le transfert de la propriété du public vers le privé ne nous amène pas à être propriétaire à la fin, cela n’en vaut pas la peine… — Propos recueillis par Christophe Schoune
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